Lire Jean-Baptiste Fressoz : Sans transition. Une nouvelle histoire de l’énergie

La « transition énergétique » aura-t-elle lieu ? Cette notion est centrale dans les discours sur le dérèglement climatique et s’appuie sur l’idée qu’il y a eu des transitions énergétiques par le passé : du bois au charbon, puis du charbon au pétrole. Il suffirait dès lors d’en réaliser une dernière, du pétrole vers les énergies décarbonées (renouvelables ou nucléaire), pour éviter le chaos climatique. Mais cette vision phasiste de l’histoire est-elle réelle ? Dans Sans transition. Une nouvelle histoire de l’énergie, Jean-Baptiste Fressoz démontre de manière implacable qu’il n’en est rien.
Dans cette grande somme d’histoire matérielle des XIXe et XXe siècles, l’historien des sciences et techniques et de l’environnement établit qu’il n’y a jamais eu de « transition énergétique ». Non seulement les énergies se cumulent et ne se remplacent pas, mais elles sont en symbiose : le développement de l’une permet le développement d’une autre.
Par exemple, le développement des mines de charbon a ainsi fait exploser la consommation… de bois, nécessaire pour les étais des galeries. Ainsi, nous n’avons jamais autant consommé de bois, de charbon et de pétrole qu’aujourd’hui, malgré la progression des renouvelables. Les énergies sont tellement imbriquées qu’il est illusoire de penser décarboner notre économie dans les délais nécessaires pour contenir le réchauffement.
Alors à qui sert ce discours de la transition énergétique ? Jean-Baptiste Fressoz revient sur sa genèse, au sein d’un petit groupe de « malthusiens atomiques ». Dans les années cinquante, ces savants imaginent un futur utopique grâce au nucléaire, qui permettra selon eux de pallier la raréfaction des fossiles à long terme. Reprise dans les années soixante-dix après le choc pétrolier, la notion de transition énergétique se diffuse même au sein du mouvement environnementaliste, qui la voit comme inévitable face à l’épuisement à venir des fossiles.
Alors que l’alerte climatique émerge dans le débat public, la transition est brandie pour retarder les décisions, prétextant l’arrivée de nouvelles technologies. Cette croyance techno-solutionniste, montre Jean-Baptiste Fressoz, est aussi celle du groupe III du Giec.
Ainsi, la transition énergétique, fondée sur d’hypothétiques nouvelles technologies, est-elle toujours privilégiée face à d’autres solutions plus radicales comme la décroissance. Réduire l’énorme quantité de matières et d’énergies produites est pourtant le seul moyen d’éviter la catastrophe climatique. Mais de ça, gouvernants comme industriels ne veulent en entendre parler, et ont donc fait de la transition énergétique « l’idéologie du capital au XXIe siècle ».
Agrippine (UCL Nantes)
- Jean-Baptiste Fressoz, Sans transition. Une nouvelle histoire de l’énergie, Seuil, 2024, 419 pages, 24 euros.





