Culture

Lire : Marie-José Nadal, Elles avaient fui Franco




Elles se nommaient Araceli, Nùria et Elena. Elles avaient fui Franco et sa dictature. Toutes trois étaient nées entre 1901 et 1911, trois femmes du peuple, trois ouvrières… Avec leurs mots, leurs approches et leurs souvenirs.

Ce sont des récits de vie, fondés sur la mémoire orale, mais aussi sur ces photos qui ravivent les souvenirs. Toutes trois, issues de régions différentes, ont en commun d’avoir vécu et travaillé à Barcelone. Elles racontent avec leurs mots à elles la dictature de Primo de Rivera, la monarchie, l’éphémère république. Elles évoquent ce passé, Francisco Ferrer, la semaine tragique de 1909. Elles invitent leurs souvenirs à l’aide de photographies. Elles racontent leurs maris, leurs frères, leurs proches, tous ces militants ouvriers, syndicaux ou politiques, les léninistes anti-staliniens du POUM, les anarcho-syndicalistes de la CNT, les anarchistes de la FAI, les communistes…

Elles se souviennent de la répression, des brimades et de l’exploitation dans les ­usines.
Et bien entendu, la Retirada en 1939 – l’exode des réfugiées de la guerre civile espagnole – , les camps de Saint-Cyprien, d’Argelès-sur-Mer ou de Gurs. L’exil dans un pays où on ap­prend à ne pas dire, à ne pas faire voir aux autochtones que l’on vient de l’autre côté de la montagne, du pays des rouges. Et à l’arrivée, c’est l’enfermement, les maladies et la séparation d’avec une partie des siens.

Trois récits de vies qui égrainent les souvenirs des grèves, des occupations d’usines, des rapports hommes/femmes qui devaient évoluer. Le premier témoignage est celui d’Araceli, la mère de l’autrice. Son témoignage est le plus long des trois. Elle est née en 1904 dans une famille misérable. Son père connaissait de longues périodes de chômage aussi, Araceli commença à travailler à l’âge de 8 ans, dans une fabrique de textile. Son père était républicain, son frère anarchiste et son mari communiste. Lors de la Retirada, elle quitte Barcelone avec ses deux filles pour rejoindre les camps.

Nùria est née en 1901. Elle vient d’Aragon, contrainte de quitter ses attaches aragonaises, suite à l’accession au pouvoir de conservateurs, son père, libéral, se voit contraint de migrer. Il opte pour Barcelone. Comme elle le dit, elle n’est pas d’un milieu pauvre puisque tous les enfants et le père travaillant, elle ne connaît pas la faim. Cette faim, frontière invisible avec le monde de la pauvreté. Syndiquée à la CNT, elle vécut avec un militant du POUM.

Elena fournit le récit le plus succinct. À 11 ans, elle commence à travailler à domicile comme giletière. En 1936, le Front populaire abolit le travail à domicile. Elle s’informe et se forme politiquement dans un centre communautaire et libertaire. Son mari et son frère sont gagnés aux idéaux libertaires. Elle se syndique à la CNT en 1936. Elle participe à l’ouverture de la prison de la Modelo et fait le lien entre l’UGT socialiste et la CNT anarcho-syndicaliste.

Ces trois récits de vies ont été enregistrés entre 1982 et 1984, juste après la mort de Franco.
« Les femmes ne sont ni passives,ni soumises. La misère, l’oppression, la domination, pour réelles qu’elles soient, ne suffisent pas à dire leur histoire… Elles s’affirment par d’autres mots, d’autres gestes. » [1]

Dominique Sureau (UCL Angers)

  • Marie-José Nadal, Elles avaient fui Franco, préface de Geneviève Dreyfus- Armand, Syllepse, janvier 2025, 18 euros.

[1Michelle Perrot, «  La femme populaire rebelle  », dans Collectif, L’Histoire sans qualités. Essais, Galilée, 1979, p. 156.

 
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