Lire : Michel Cordillot, « 1864-1880, La Première Internationale en France »

Historien spécialisé en histoire sociale, Michel Cordillot a commis un livre de la même veine rigoureuse que son précédent dédié à la Commune de Paris. Il explore cette fois les histoires de la Première Internationale, entre les années 1864 à 1880. Son étude est circonscrite à la France, mais il n’omet pas les interactions avec l’international.
Son ouvrage, dans un esprit encyclopédiste, est agrémenté d’une foison de biographies de militantes et militants issues pour bonne part du site de la Commune 1871 et des pages du Maitron. Ainsi il est possible de parcourir 320 notices, alphabétiquement intégrées dans les parties de l’ouvrage. Ces biographies rompent le rythme de la recherche et allègent le propos. L’ouvrage est organisé en parties thématiques et biographiques. Les 48 pages thématiques permettent d’appréhender l’histoire de l’AIT en France dans sa complexité en faisant le point sur certains aspects de son action, sur l’intensité des débats. Elles sont regroupées en six sous-ensembles qui structurent l’histoire de la Première Internationale. Cela débute comme il se doit par la fondation de l’AIT et ses débuts en France.
Faisant référence à la situation politique et sociale d’alors, suivent les premiers conflits avec le pouvoir impérial et les turpitudes de l’existence de l’organisation jusqu’aux risques de disparition. Vient ensuite la période la plus dramatique et la plus riche d’enseignements, celle de la guerre franco-prussienne et de la Commune de Paris, pour se poursuivre par un examen des réalités de l’implantation internationaliste en France. L’auteur se livre à une analyse critique par-delà les mythes véhiculés par les différents protagonistes. Enfin arrivent les dernières années d’existence de cette formidable aventure humaine.
Michel Cordillot, et c’est peut-être cela qui séduit le plus dans son travail, s’attache aux expressions plurielles et multiformes de l’Association Internationale des travailleurs, expressions de la diversité des militantes et militants qui l’animaient. Il n’aborde pas cette aventure multiple uniquement selon l’angle des débats politiques et idéologiques des acteurs les plus connus et médiatisés par l’Histoire. Il essaye de pénétrer l’expression du bas comme du haut et il met en valeur la multiplicité des parcours. Il œuvre à faire ressortir les échanges, les réflexions et les mythes véhiculés tant par les organisations socialistes, communistes ou anarchistes, que par les inquiétudes et peurs du camp adverse. Celui-ci attribuait à l’AIT d’imaginaires ressources cachées et des masses d’adhérents.
Michel Cordillot évoque les débats qui opposèrent les internationalistes sur la question du politique, sans s’étendre sur la querelle des considérants. Son choix n’est pas là. Il entend faire ressortir les valeurs qui rassemblèrent plus que celles qui divisèrent. Il n’y a qu’à parcourir les rubriques intitulées « Faire le point sur » ou « Débats et controverses », fortes utiles pour démythifier.
Une dizaine d’années, c’est ce que fut la courte durée de vie de cette remarquable organisation, de cette expression directe de la capacité politique de la classe ouvrière. Pour la bien situer chronologiquement, Michel Cordillot étend son analyse à quelques années avant sa création et la prolonge jusqu’à la création de la IIe Internationale, s’interrogeant au passage sur l’année pertinente pour estimer la fin de l’Internationale. Il rappelle que l’Internationale ne doit rien à sa création à Karl Marx, que l’initiative en revient à des ouvriers français qui se rendirent à Londres en 1864 pour établir les fondements de celle-ci. La décision première appartint aux syndicalistes anglais et français qui amorcèrent la création.
Un ouvrage aisé à lire, abondant d’informations, qui invite à prolonger la réflexion sur cette époque riche en enseignements sur la place des partis, les questions syndicales, l’autonomie du mouvement social. Un grand remerciement pour avoir fait le point sur bien des sujets et fait ressortir de l’ombre les Oubliés et Oubliées qui firent et œuvrèrent à nous laisser une grande page d’histoire sociale.
Dominique Sureau (UCL Angers)
- Michel Cordillot, 1864-1880 : La Première Internationale en France. Son histoire, son implantation, ses militants, L’Atelier, avril 2025, 712 pages, 29,50 euros.






