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Le féminisme de Nancy Fraser

La perspective développée par Nancy Fraser nous permet de penser l’émancipation et la justice sociale reposant sur deux paradigmes : l’égalité et la différence. La publication récente du recueil intitulé Le Féminisme en mouvements. Des années 1960 à l’ère néolibérale autorise l’auteure à inaugurer son ouvrage par une introduction à forte valeur rétrospective. Elle distingue au sein de l’histoire proche du féminisme trois périodes différentes. « Vue d’aujourd’hui, l’histoire de la deuxième vague du féminisme apparaît comme un drame en trois actes » écrit-elle. Si la deuxième vague du féminisme succède historiquement à une première vague dévolue au combat féministe pour l’égalité civile (par exemple, le droit de vote des femmes) , elle relève du « bouillonnement politique qui entoure la " nouvelle gauche " à la gauche des partis communistes staliniens » durant les années 1960 et 1970.

Le premier moment appartient à l’élargissement de la question l’égalité sociale et économique afin d’y inclure les femmes victimes du caractère « androcentrique » du capitalisme et de l’État-providence. Ensuite a succédé à partir de la fin des années 1970 un deuxième moment où l’imaginaire politique de l’égalité s’est atténué pour les féministes au profit de la valorisation de la différence. La politique économique soutenue par le paradigme de la redistribution aura donc reflué au profit d’une politique culturelle et identitaire reposant sur la reconnaissance des torts, des différences et des spécificités. Il faudra attendre le courant des années 1990 pour voir ressurgir une nouvelle radicalité féministe. L’émancipation politique, l’égalité économique, la reconnaissance culturelle des différences et la justice sociale s’agencent ainsi dans une nouvelle constellation féministe qui, à l’époque contemporaine, refuserait tant l’« économisme tronqué » d’avant-hier que le « culturalisme tronqué » d’hier mais encore aussi d’aujourd’hui.

L’articulation de ces conceptions spécifiques devrait désormais inclure la question de la représentation politique afin de renouveler un projet global d’émancipation par l’intégration des préoccupations féministes développées durant les quatre dernières décennies. Alors que l’imaginaire égalitaire n’avait que trop longtemps refusé de considérer son impensé « androcentrique » durant le premier acte du féminisme de la deuxième vague, le reflux féministe du paradigme de l’égalité au profit des questions culturelles de reconnaissance, de différence et d’identité a concordé avec le tournant néolibéral. Il est dorénavant temps d’imposer un troisième acte pour le féminisme qui apprendrait à penser de manière égale et combinée protection sociale et justice de genre, élargissement de la représentation politique et égalité économique, démarchandisation de la société et émancipation .

Franz B. (AL Seine-Saint-Denis)

Nancy Fraser, Le féminisme en mouvements. Des années 1960 à l’ère néolibérale, Editions La Découverte, 2012, 331 p., 24 euros

 
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