Lire : Sarah Dindo, « Entre taule et terre : Construire une alternative à la prison »

Dans Entre taule et terre, Sarah Dindo nous ouvre les portes d’Emmaüs Lespinassière, une ferme tournée vers la réinsertion de détenus en fin de peine. De la genèse du projet aux perspectives qu’il ouvre, le livre nous raconte cette aventure humaine du point de vue des acteurs principaux de la ferme. On y trouve également des réflexions pour une alternative à la prison, des récits de vie des prisonniers et prisonnières résidant à la ferme, et une mise en lumière tant des difficultés rencontrées que des solutions adoptées.
Dans le prologue, l’autrice fustige la posture « néo-foucaldienne » qui voudrait que la probation comme alternative à la prison ne soit jamais une avancée. Dans la conférence que Michel Foucault donne à Montréal en 1976, plus tard publiée sous le titre « Alternatives » à la prison (éditions Divergences, 2020), le philosophe montre que les alternatives existantes ne font que reproduire les mécanismes et fonctions de la prison à l’extérieur de ses murs.
De ce point de vue, Emmaüs Lespinassière constitue une véritable tentative de sortir du schéma carcéral habituel. Là-bas, les acteurs et actrices du projet qui sont au contact des détenus au quotidien refusent autant que possible d’assumer certains rôles de la prison : la surveillance et le contrôle. Dans le triptyque autopunition, famille, travail qui forme l’essence des « alternatives » que décrit Foucault, aucun des principes n’est vraiment respecté à Emmaüs Lespinassière.
Certes, il existe des interdits et un couvre-feu imposés par l’administration pénitentiaire, qui ont un caractère autopunitif et freinent le cheminement des détenus vers la réinsertion. Cependant, ces règles arbitraires sont débattues et combattues par l’équipe encadrante d’Emmaüs, qui s’efforce que chaque règle mise en place à la ferme ait un sens compréhensible et compris par les détenus. Elle remet en cause ces interdits auprès de l’administration pénitentiaire, et obtiennent parfois leur allègement. Pour Foucault, la famille agit comme agent de la correction dans les alternatives à la prison qu’il décrit. Dans les fermes Emmaüs accueillant des détenus, ce sont les salariées et bénévoles, s’engageant donc volontairement, qui jouent ce rôle d’agent de la correction, et non la famille des détenus. En revanche, la proximité de l’équipe encadrante avec les détenus et l’obligation d’en référer à l’administration pénitentiaire induit une tension faisant effectivement partie des principales difficultés de la structure pour accompagner correctement les détenus. Enfin, le travail de la terre n’est qu’un prétexte pour permettre de travailler sur les différentes difficultés qui handicaperaient leur réinsertion après la fin de leur peine.
Au-delà de permettre à quelques détenus (environ une dizaine par ferme) de mieux préparer leur sortie de prison, les expériences menées par Emmaüs ont pour objectif de démontrer concrètement qu’une alternative progressiste au système pénal est possible.
Julien (ami d’AL)
- Sarah Dindo, Entre taule et terre : Construire une alternative à la prison, Éditions du Commun, 2023, 302 pages, 15 euros.





