Politique

Luttes LGBTI : La biphobie existe et il faut la combattre




Invisibilisé·es et accusé·es de ne pas faire partie de la communauté quand leur existence même n’est pas remise en question, les bi·es subissent pourtant plus de violences que les lesbiennes et les gays. Lutter contre l’invisibilité des bi·es, c’est aussi lutter contre le patriarcat.

Le 23 septembre a eu lieu la Journée internationale de la visibilité bisexuelle, ce fut l’occasion pour nous de rappeler que toutes les luttes sont encore à gagner [1] pour les personnes bi·es qui pourtant représenterait plus de la moitié de la communauté LGBTI [2].

TW : cet article fait mention de suicide, de violences psychiques, de viols et violences sexuelles.

Tout d’abord, commençons par un fait souvent remis en cause : oui la bisexualité existe.
Le fait que des personnes se définissent comme bi·es et revendiquent des droits ne suffisant pas, plusieurs études récentes ont ainsi été réalisé pour prouver l’existence de la bisexualité [3]. Aussi, le terme « bisexuel·le », en opposition à celui de monosexuel [4], peut désigner le fait d’être hétéros et homosexuel·le, ou le fait d’être attiré·e par des personnes du même genre et de genre(s) différent(s) [5]. La bisexualité pouvant être considéré comme un terme parapluie dans lequel se retrouverait les orientations pans et ambisexuelles.

La biphobie est le terme utilisé pour désigner l’oppression systémique envers les personnes attirées par plusieurs genres. Elle se cumule à la bi-invisibilité qui est le « manque de reconnaissance et l’ignorance des preuves évidentes que les bisexuel·les existent. » [6].

La biphobie commence ainsi par le fait de considérer comme invalide, immoral ou non pertinent, l’existence de la bisexualité et de constamment la remettre en question. Cela s’accompagne d’injonctions qui émanent des familles, de l’entourage mais aussi des partenaires qui, par dégout, jalousie, demandent à renier la bisexualité, ou se plaignent cette sexualité qui les rend anxieuses et anxieux [7]. En effet être « à voile et à vapeur », revient pour beaucoup à ne pas être des partenaires de confiance, que ce soit dans le cadre d’une relation amoureuse comme en ce qui concerne les IST et MST. Les bi·es étant depuis les années 1980 accusé·es de répandre le Sida parmi les hétéros mais aussi parmi les gays et lesbiennes [8].

Quand la bisexualité n’est pas jugée comme une curiosité malsaine d’hétéro, nommée « bicuriosité » [9] par les uns, elle est perçue comme un effet de mode passager avant de rentrer dans le rang de l’hétérosexualité. Aussi, existe-t-il des injonctions à « prouver » sa bisexualité en démontrant qu’on a plusieurs partenaires de plusieurs genres. Accepter de « prouver » sa bisexualité revient ainsi souvent à renforcer les clichés biphobes d’inconstance, qui se conjuguent à des clichés sexistes [10]. Les femmes bies étant plus nombreuses que les hommes, mais aussi le groupe le plus représenté au sein de la communauté LGBTI [11]. S’il n’est pas rare sur des sites de rencontres de croiser des annonces qui indiquent : « pas de bie » (comme peuvent le faire certaines associations gays et lesbiennes), d’autres annonces indiquent clairement rechercher des « licornes », c’est-à-dire des femmes bies qui, fétichisées pour leur sexualité, sont très recherchées pour les plans à trois [12]. La misogynie est donc motrice dans les agressions et propos biphobes.

Invisibilité matérielle

Les tenants de la biphobie reprocheront souvent aux personnes bies l’absence de données matérielles pour prouver que la biphobie existe et qu’elle fait système. Pourtant, plusieurs études existent et démontrent l’inverse.

Tout d’abord, comme pour les communautés trans, les bisexuel·les, l’invisibilisation des bisexuel·les que nous pointions tout à l’heure a faussé les chiffres pendant des décennies. En effet, la majorité des études, qu’elles portent sur des statistiques de population ou sur les violences LGBTI, n’ont pas pris en considération l’existence de la bisexualité, les données ayant été englobées, sans précision, dans les statistiques sur les gays et lesbiennes. Cet effacement a de graves conséquences sur la santé des bisexuel·les, leurs besoins et moyens économiques. Par ailleurs, elles ont été un frein au financement et la création d’organisations bies [13]. Outre ce manque d’information, il est à souligner que les méthodes de Gatekeeping [14], en excluant les bies, participent à empêcher ou ralentir toute auto-organisation des personnes concernées.

Les différentes études démontrent que les personnes bisexuelles connaissent de plus grandes disparités en matière de santé que la population en général. Comparativement aux hétéros, lesbiennes et gays, il apparait que les bies souffrent plus de troubles psy, de stress, de dépression, de troubles de l’humeur ou d’anxiété. Chose que l’on peut corréler à des taux d’hypertension en moyenne plus élevés et à un plus haut risque de comportements d’addictions et de comportements à risques. Encore plus sérieux est le taux de suicides et tentatives de suicides [15], lui aussi plus haut pour les bisexuel·les [16]. Les femmes bisexuelles présentant des taux significativement plus élevés de mauvaise santé générale et de fréquents détresse mentale [17]. Pourtant, peu de programmes de santé publique s’adressent spécifiquement aux bisexuel·les.

Violences conjugales

Par ailleurs, les préjugés biphobes font qu’une majorité de personnes bies ne dit pas aux professionnels de santé qu’elles et ils sont bi·es. Mais ce n’est pas la seule source du manque d’information et de prise en charge. En effet, le manque d’études et de formation fait que les personnels de santé comme les associations, ne peuvent correctement renseigner, accompagner et soigner les personnes bies. L’un des exemples frappant étant que la plupart des programmes de prévention du VIH et des IST ne répondent pas aux besoins de santé des bisexuel·les. Ces constations étant encore plus prégnantes dès lors que les bisexuelles ne sont pas des personnes cis.

Les chiffres démontrent que les femmes bisexuelles en relation avec des partenaires monosexuel·les ont un taux accru de violences domestiques par rapport aux femmes lesbiennes et hétéros [18]. Ainsi les femmes bies sont deux fois plus exposées aux violences familiales ; selon l’étude Virage, elles sont 47% chez les bies à déclarer avoir subi des violences - on retrouve le même déclarée par les lesbiennes, contre 19% des pour les femmes hétéros. Pour les hommes bi, ce chiffre est de 36%, contre 30% pour les gays et 13,5% pour les hétéros. Les femmes bies sont aussi celles qui déclarent subir le plus de harcèlement de rue (63 %, contre 38% pour les lesbiennes et 26% pour les hétéros) [19]. Elles sont aussi celles qui statistiquement sont le plus souvent contraintes de quitter le domicile familial, ce qui pousse dans la précarité des femmes dont on sait qu’elles sont statistiquement la population qui a les revenus les plus faibles [20].

Bisexualité et transphobie

La communauté bie est souvent accusée d’être transphobe, nous tenons à rappeler qu’être bi·e ne signifie pas être cis. De même, nous tenons à souligner que les chiffres cités au fil de ce texte ne distinguent pas les différences de vécu entre les personnes trans et les personnes cis, et ne prennent pas en compte les personnes non-binaires et leur vécu. Ce qui reste un point mort dans un champ d’analyse encore peu étudié.

Pourtant l’histoire des bi·es et des trans est très liée. En effet, l’histoire des luttes LGBTI est aussi celle de la lutte des bi·es et des trans qui se sont allié·es contre l’invisibilité et pour leur inclusion commune dans les communautés et leurs combats. Malgré celà, comme les grandes figures trans, les figures bisexuelles ont été rayées de l’histoire. Ainsi Brenda Howard, comme Silvia Rivera, en fut effacée alors même qu’elle fut l’une des leadeuses du mouvement et, notamment, l’organisatrice de la première pride de New York. Cela n’empêche pas, encore aujourd’hui, que bi·es et trans soit toujours contraint·es de lutter pour être inclus et incluses au sein même des prides.

Lutter ensemble

Aujourd’hui si les mots de bisexualité ou de biphobie apparaissent dans quelques programmes politiques, c’est uniquement pour lister des LGBTIphobies sans pour autant y associer des luttes réelles ou en formation. Plus souvent encore, on ne peut lire que « gay et lesbienne » ou « gay, lesbiennes et trans » cependant l’invisibilité compte. Le besoin est criant lorsque l’on compare les réalités chiffrées à l’absence de réaction des organisations d’extrême gauche et des associations face aux divers attaques biphobes et à leur décomplexion sur les réseaux sociaux.

Lutter contre le patriarcat, c’est aussi lutter contre la biphobie

UCL Bordeaux

Une erreur nous a d’abord fait publier la version abrégée publiée dans le numéro 232 Alternative Libertaire. Nous rétablissons ici la version destinée dès l’origine au web, avec nos excuse aux auteur·ices.
L’équipe d’archivage du journal.

[1Cet article s’appuie sur plusieurs études, qui concernent des données recueillies à l’international, aux Etats-Unis, au Canada, en Grande-Bretagne et en France. Si nous croisons ces données au cours de l’article, les analyses de l’étude Virage de l’Ined, reste celui qui oriente notre propos.

[2Selon les études, les bi·es constituant un peu plus de 50% des LGBTI, soit, la population la plus représentée. La majorité des bisexuel·les étant des femmes : Herbenick, D., Reece, M., Schick, V., Sanders, S.A., Dodge, B., & Fortenberry J.D. « Sexual behavior in the United States : Results from a national probability sample of men and women aged 14–94 ». Journal of Sexual Medicine, 2010, .7 (suppl 5) : 255–265.

[3Jeremy Jabbour et al., « Robust evidence for bisexual orientation among men », Proceedings of the National Academy of Sciences, 4 août 2020, vol. 117, no 31, p. 18369‑18377.

[4L’utilisation des termes monosexuel·le n’impliquent pas l’existence de privilège associé, il s’agit d’un outil linguistique pour désigner de façon pratique une personne qui n’est pas bie, pan, ambisexuelle et n’est donc pas concernée par les spécificités liées à ces orientations : https://lavieenqueer.wordpress.com/2018/04/23/les-privileges-allo-et-monosexuels-existent-ils/.

[5Il s’agit de ce que nous pourrions nommer un spectre qui englobe toutes les personnes qui ont la capacité d’avoir une attirance et/ou une relation émotionnelle, romantique ou physique attraction avec plus qu’un genre.

[6Miller et al. (2007).

[7San Francisco Human Rights Commission, LGBT Advisory Committee, Bisexual Invisibility : Impacts and Recommendations, mars 2011.

[8Herek, G. M. (2002). Heterosexuals’ attitudes toward bisexual men and women in the United States. The Journal of Sex Research, 39(4)

[9Le simple fait qu’il existe un terme démontre le caractère biphobe de l’idée selon laquelle les personnes qui se définissent comme bi·es seraient en réalité des hétéros déguisé·es pour tromper les personnes homosexuelles et obtenir des faveurs sexuelles avant de se rétracter sur leur attirance.

[10Des études démontrent que les hétéros évaluent les bisexuel·les en tant que groupe moins favorablement que tous les autres groupes tels que les catholiques, les lesbiennes, les personnes atteintes du sida et les pro-vie. Cela à l’exception des « personnes qui s’injectent des drogues illicites » qui sont encore plus mal perçus que les bi·es : G. M. Herek, « Heterosexuals’ attitudes toward bisexual men and women in the United States », The Journal of Sex Research, 39(4), 2002.

[11Herbenick, D., Reece, M., Schick, V., Sanders, S.A., Dodge, B., & Fortenberry J.D. (2010). Sexual behavior in the United States : Results from a national probability sample of men and women aged 14–94. Journal of Sexual Medicine, 7(suppl 5) : 255–265.

[12Si l’industrie pornographique est à l’origine du terme « licorne », la littérature, le cinéma comme les séries ne sont pas en reste.

[13Human Rights Commission LGBT Advisory Committee, Bisexual Invisibility : Impacts and Recommendations, San Francisco, mars 2011.

[14Fait de décider qui a ou n’a pas accès ou droit à une communauté ou à une identité.

[15Un taux plus haut pour les hommes bi de suicide par arme à feu souvent lié à des problèmes avec des partenaires. Un plus gros risque d’avoir des problèmes psychiatriques, plus de problèmes familiaux. Il indique que les femmes bies sont celles qui ont les plus hauts risques étudiés, en comparaison aux hommes gay et hommes hétéros et aux femmes lesbiennes et femmes hétéros.

[16Randolph C.H. Chan, Don Operario, Winnie W.S. Mak, « The mediating role of sexual identity stress at multiple levels », Journal of Affective Disorders, Volume 260, 2020, Pages 292-301 ; Le taux de suicide et de trouble psy étant pour certaines études corrélé aux violences faites par les partenaires, qu’elles soient physiques ou morales, au rejet familial mais aussi au rejet par la communauté LGBT.

[17San Francisco Human Rights Commission, LGBT Advisory Committee, Bisexual Invisibility : Impacts and Recommendations, mars 2011.

[18Geoffrey Ream “What’s Unique About Lesbian, Gay, Bisexual, and Transgender (LGBT) Youth and Young Adult Suicides ? Findings From the National Violent Death Reporting System,” Journal of Adolescent Health (May 2019)

[19Ceci étant lié au fait, qu’elles fréquentent potentiellement plus d’espaces « mixtes » que les deux autres populations.

[20Fredriksen-Goldsen, K.I., Kim, H., Barkan, S.E., Balsam, K.F., & Mincer, S.L. (2010). Disparities in Health-Related Quality of Life : A Comparison of Lesbians and Bisexual Women. American Journal of Public Health, 100(11), 2255–2261

 
☰ Accès rapide
Retour en haut