Maghreb et Machrek Socialement inflammables

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Le suicide par le feu de Mohamed Bouazizi le 17 décembre 2010 aura été l’étincelle qui a mis le feu à la plaine arabe. Des révolutions qui reflètent les transformations structurelles des pays arabes.

Comme l’a dit un représentant du Front du 14 janvier (réunissant les forces de gauche tunisiennes) lors d’une réunion publique à Saint-Denis, la langue arabe est en passe de devenir aujourd’hui, après le mépris (post)colonial, le nouvel idiome révolutionnaire.

L’intensité et la contagion des mouvements de Sidi Bouzid à la Place Tahrir, en passant par Benghazi, ont surpris les observateurs les plus avertis ; quant aux ambassadeurs (tel le bodybuildé Boillon) ou aux ministres des affaires étrangères (telle l’amie de Ben Ali, Alliot-Marie), anesthésié-e-s par la fréquentation des hôtels internationaux et les relations intéressées avec les pouvoirs en place, ils et elles n’étaient pas disposé-e-s à sentir le vent de la révolte. Les « émeutes de la faim » de 2008 dans les pays concernés avaient pourtant déjà pavé la voie d’une contestation politique globale de régimes patrimonialistes et clientélistes dont les recettes extérieures étaient synonymes de corruption étatique et d’asservissement économique à l’imperium européen et étasunien.

Certes, des différences politiques, sociales et culturelles doivent empêcher, face à un tel élan international, de procéder par amalgame. Ainsi l’unité linguistique de la Libye et du Maroc n’existe pas en Algérie. L’influence des islamistes, certaine en Égypte (en dépit de l’hétérogénéité religieuse), est bien moindre en Tunisie. Les classes moyennes libérales jouent en Tunisie, à la différence des autres pays arabes, un rôle croissant (le taux d’accès à l’enseignement supérieur atteint 30 % en Tunisie contre seulement 15 % au Maroc).

Et si la plupart des pays du Maghreb s’acquittaient de leur rôle prescrit par l’Union européenne de régulateurs migratoires, la rente pétrolière en Algérie et en Libye doit être distinguée des activités de tourisme de l’Égypte et la Tunisie. Pourtant, des lignes de force transversales expliquent l’extension au Maghreb et au Machrek de la lutte populaire pour une émancipation démocratique.

De la révolte à la révolution ?

Que nous ayons affaire à des monarchies (Jordanie, Maroc), à des régimes pseudo-républicains (Algérie, Tunisie), ou au tribalisme (Libye), l’armée constitue la première institution légitime dans ces pays, et son rôle en Tunisie et en Égypte aura été décisif dans les départs de Ben Ali et Moubarak. Tous les pays d’Afrique du Nord ont connu une explosion démographique ayant entraîné le dépassement du poids des actifs par rapport aux non-actifs. L’émigration, qui joue un rôle d’amortisseur social, vaut aussi comme source de transfert de richesses des pays d’immigration en direction des pays d’émigration.

Mais surtout le chômage de masse, incluant toujours plus de salarié-e-s et/ou de diplômé-e-s, constituait une bombe sociale à retardement. Ajoutons que ces sociétés urbanisées et scolarisées ont pu, malgré l’autoritarisme étatique, développer des mouvements syndicaux (comme en Tunisie) et associatifs (au Maroc et en Égypte).

La brutale imposition, dans les années 1980, des plans d’ajustement structurels du FMI a durci un phénomène de concentration personnalisée des richesses, redoublant une corruption endémique qui résultait déjà de la forte étatisation de ces pays.

La répression des mouvements oppositionnels, de gauche et islamistes (le discrédit des premiers ayant d’ailleurs favorisé le développement des seconds), la spoliation oligarchique et néocoloniale des richesses nationales, et la non-reconnaissance des bouleversements structurels traversant les sociétés tunisienne, égyptienne, libyenne, mais aussi marocaine, algérienne, yéménite, jordanienne, irakienne, et bahreïnie, auront finalement constitué le terreau propice au retour du peuple sur la scène de l’histoire, ainsi qu’à l’événement révolutionnaire consacrant ce retour.

Frantz (AL 93) et Noël (AL BNO)

 
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