Histoire

Mars 1921, la troisième révolution russe se jouait à Kronstadt

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Située à l’entrée de la baie qui commande l’accès à Petrograd (actuelle Saint-Petersburg), l’île de Kronstadt forme un véritable complexe défensif et loge une garnison et une flotte d’élite. Fidèles aux engagements révolutionnaires et libertaires pris dès 1905, les soviets de marins de Kronstadt seront pourtant trahis et massacrés par les bolchéviques commandés par Trotski. Justifiée au moyen des pires arguments révisionnistes, l’histoire continue cent ans plus tard d’être écrite par les bourreaux. Alternative libertaire propose une (re)mise au point.

Dès 1905, les marins de la flotte de Kronstadt - essentiellement fils de la paysannerie - se solidarisent des émeutes populaires qui parcourent le pays, et se révoltent aussi contre le mépris et la maltraitance de la hiérarchie militaire, issue de la noblesse russe.

En février 17, les marins se mutinent. Ils forment une bonne part des manifestants durant les journées insurrectionnelles de juillet, impulsées par les anarchistes. En octobre, ils fournissent des contingents essentiels pour s’emparer du palais d’Hiver et renverser le gouvernement provisoire. Et en janvier 1918, c’est un marin anarchiste, Anatoli Jelezniakov qui fait évacuer l’Assemblée constituante, organe de la démocratie bourgeoise. Au cours des années suivantes, les marins vont combattre les armées blanches sur divers fronts.

La démocratie directe est alors instituée. Les assemblées générales rassemblent toute la population place de l’Ancre (ouvriers des chantiers navals, marins, militaires de la garnisons et autres habitantes et habitants). Ateliers et immeubles sont socialisés. L’autogestion s’organise en comités dont les représentants sont dûment mandatés pour la gestion du quotidien ainsi qu’au soviet local. L’influence libertaire est très présente. Figures anarchistes, Efim Yartchouk et Iosif Bleikhman sont élus au soviet de la forteresse. De surcroît, Yartchouk sera l’un des principaux animateurs du groupe libertaire local.

Les bolcheviques, une fois au pouvoir, ne tolèrent plus la contradiction. Ils dirigent le pays d’une main de fer, asservissant les masses ouvrières et paysannes, dénaturant le caractère démocratique des soviets. Les libertés sont supprimées. Les opposantes et opposants politiques, anarchistes, maximalistes et socialistes révolutionnaires de gauche compris, sont traqués par la Tcheka  [1]. Les plus pauvres, en haillons et affamés, sont considérés comme des délinquantes et délinquants petits bourgeois et persécutés par la Tcheka. Les travailleurs intellectuels sont écartés du processus de production au profit de commissaires politiques bolcheviques incompétents. Les paysans sont razziés autoritairement par l’Armée rouge. La famine, comme le manque de semence, désorganisent complètement les campagnes. L’appareil soviétique, aux ordres de Lénine, Trotski et leurs amis du Politburo forge son pouvoir autoritaire sur la création d’un État hyper centralisé doublé d’une machine bureaucratique inadaptée.

La Commune de Kronstadt

Fin 1920, la guerre civile est terminée, les troupes blanches sont défaites et les armées étrangères ont reflué. Le pays n’est plus en danger mais c’est un champ de ruines que la bureaucratie soviétique est incapable de régénérer. La disette y est endémique autant en ville qu’à la campagne. La distribution des vivres est totalement désorganisée et l’industrie n’est plus en mesure de produire le matériel nécessaire à la réorganisation économique. En février 1921, la révolte des ouvrières et ouvriers gronde à Petrograd et Moscou. Le prolétariat, épuisé par les restrictions, déclenche de nombreuses grèves. Dans les campagnes, les révoltes de paysannes et paysans affamés sont légion. La Tcheka et l’Armée rouge répriment, dans le sang, toute velléité contestataire.

Dès le début des grèves, une délégation de Kronstadtiens est envoyée à Petrograd pour faire le point avec les ouvriers. De retour sur l’île, le 28 février, la délégation réunie sur le croiseur Petropavlovsk fait son rapport. Les matelots proposent une résolution, votée à la quasi unanimité lors d’une assemblée générale, rassemblant 16 000 personnes. Cette charte, proclamée le 1er mars, exige le retour à la démocratie directe, le pouvoir aux soviets, la liberté d’expression, la demande de libération des ouvriers emprisonnés suite aux grèves et de tous les prisonniers politiques, l’égalité des rations. Les deux commissaires politiques soviétiques envoyés par le pouvoir bolchévique sont conspués et destitués.

Le 2 mars, 300 délégués (deux délégués par comité de base) élisent quinze représentants au Comité révolutionnaire provisoire du soviet, en coordination avec les troïkas révolutionnaires élues dans chaque comité de base. Ce processus de démocratie horizontale permet à tous et toutes de s’approprier l’organisation de la vie sociale et économique de l’île.

La réponse est le reflet des angoisses de Lénine et de ses acolytes bolchéviques. Lénine et Trotski refusent de négocier. Un message clair est envoyé  : «  on vous tirera comme des perdrix  ». Des familles de marins sont prises en otage. Trotski supervise l’assaut. Il mobilise la Tcheka et des détachements de l’armée rouge, appelés de régions éloignées, peu conscients de ce qui se joue. Leur armement lourd donne la supériorité militaire aux forces soviétiques. Cependant, des expressions de mauvaise humeur parcourent les rangs, et des régiments rechignent à monter à l’assaut. La Tcheka, renforcée par des commissaires politiques communistes, s’installe à l’arrière des troupes, réduites à de la chair à canon, pour liquider tout soldat déserteur ou passant aux révolutionnaires.

Kronstadt l’insurgée défend la troisième révolution

Les Kronstadtiens sont largement inférieurs en nombre et leur puissance de feu reste modeste. Malgré cela, ils mettent en déroute la première offensive rouge dans la nuit du 7 au 8 mars. Et en dépit du manque d’armement, de la faim qui les tiraille, des bombardements permanents y compris sur les civils et l’hôpital, ils se défendent avec acharnement. Le 18 mars, la bataille est perdue, et si certains combattants parviennent à passer en Finlande, pour les autres le calvaire commence. La Tcheka en exécutera sommairement par centaines dans ses geôles, et pour les survivants, ce sera la déportation au goulag, la traque de tous les insurgés qui tentent de se cacher.

En 1921, les marins de Kronstadt votent le retour à la démocratie directe. Lénine et Trotsky refusent de négocier et envoie un message clair : «  on vous tirera comme des perdrix  ».

Pour arriver à leur fin, Lénine et Trotski vont user d’une honteuse et mensongère propagande, s’appuyant outrancièrement sur une presse à leur solde, toute autre étant censurée. Les journaux décrivent les marins de Kronstadt comme des parasites en «  pantalons bouffants  », manipulés par des anarchistes bandits et des socialistes révolutionnaires bourgeois, soutenus par les exilés blancs et le capital international.

Plusieurs sources donnent évidemment une composition sociologique bien différente où l’origine prolétarienne est écrasante. Par ailleurs, des archives soviétiques statistiques récemment dépoussiérées attestent que les 4/5e des marins du rang des deux cuirassés initiateurs de la révolte étaient déjà présents avant 1917  [2]. Quant au financement proposé par les blancs en exil, Kronstadt adressera une fin de non-recevoir.

Le bourrage de crâne est accentué par l’omniprésence des commissaires politiques à tous les échelons de la société soviétique. Le despotisme de Lénine et de Trotski les poussent à créer leur propre police politique et leur propre armée calquées sur le modèle tsariste. D’anciens tortionnaires de l’Okhrana et officiers blancs sont réintégrés dans le dispositif sécuritaire soviétique avec leurs bonnes vielles méthodes héritées du passé tsariste.

Ce n’est pas Staline qui créa la Tcheka et l’Armée rouge

Pourtant jusqu’à la veille de l’intervention militaire, Emma Goldmann et Alexandre Berkman [3], présents à Petrograd, vont tenter une médiation auprès de Lénine et de Trotski. Ces derniers n’en auront cure car leur pouvoir est en danger. Il leur faut éradiquer cette nouvelle soif révolutionnaire avant qu’elle ne se propage à tout le pays.

Le 18 mars, la Commune de Kronstadt est liquidée – ironiquement, à la date du cinquantième anniversaire de la proclamation de la Commune de Paris, si chère à Lénine. Tandis que le Parti communiste russe célèbre la Commune de Paris en grande pompe, Trotski se voit affubler du sobriquet de « Général Galliffet de la Commune de Kronstadt ». Pour consommer sa trahison de l’idéal « Tout le pouvoir aux soviets », Lénine, annonce trois jours après la liquidation de Kronstadt, la mise en place de sa politique (NEP), rouvrant le pays à la propriété privée.

Léon Trotsky (1880-1940), principal acteur, avec Lénine, de la révolution d’Octobre. Leur despotisme les poussent à créer leur propre police politique et leur propre armée calquées sur le modèle tsariste.

Force est de constater l’attitude détestable du Parti bolchévique, digne héritier du jacobinisme. Si, aujourd’hui, un certain nombre de partis hésitent à se réclamer du bolchévisme, il n’en font pas autant du terme de «  jacobinisme  ». Les revendications démocratiques proclamées par la Commune de Kronstadt font écho aux aspirations populaires comme au plus fort du mouvement des gilets jaunes qui prône la démocratie directe.

L’appareil d’État, sa centralisation outrancière et son rôle régalien est-il réformable  ? Nous, libertaires, n’y croyons pas un instant. Prendre l’appareil d’État au travers d’un coup d’État ou par le truchement de la démocratie bourgeoise, amène ceux et celles qui en ont pris les rênes à se distancier des classes populaires.

A la même époque, le socialiste allemand Noske et ses amis réactionnaires écrasaient dans le sang la volonté autogestionnaire et émancipatrice de la classe ouvrière allemande [4]. Si certains courants du Trotskisme ont modéré leur vision de Kronstadt, peut-on faire confiance aujourd’hui à l’ensemble des courants marxistes socialistes  ? La réponse est dans la création d’un rapport de force suffisant pour porter une démarche révolutionnaire antiautoritaire.

Tactiquement, en ne poursuivant pas l’offensive sur Petrograd, les Kronstadtiens n’ont pas su tirer avantage des premiers succès et de l’effet de surprise. La lenteur du débat démocratique, l’espoir d’une solution négociée avec le pouvoir soviétique permet à ce dernier de gagner du temps pour acheminer les renforts nécessaires. Enfin, l’abolition de la peine de mort pour les militantes et militants restés fidèles au PC local a favorisé la création d’une cinquième colonne. La Commune de Paris, pour des dispositions similaires, avait connu un semblable échec. Nulle critique des mouvements insurrectionnels, mais une question  : comment faire coexister – en tant que militantes et militants – éthique antiautoritaire et nécessité de se doter de solutions énergiques pour défendre les acquis révolutionnaires, en temps de guerre civile.

Modernité des revendications

Les libertaires russes exilés ont témoigné du manque d’efficacité d’un mouvement éclaté face à un ennemi bolchévique hyper structuré, l’incapacité à relayer la proclamation de Kronstadt à travers le pays pour y développer des contre-pouvoirs.

Nestor Makhno et Piotr Archinoff, en 1928, en tireront les leçons en rédigeant La Plateforme qui prône l’unité tactique et stratégique d’une organisation communiste libertaire, dont l’actuelle UCL forme la filiation politique. Un témoin oculaire raconte ce qu’il a vu à Petrograd  : «  des gens pleuraient en lisant les annonces de la prise de Kronstadt en lettres énormes dans les journaux. J’ai entendu des ouvriers accablés, ne craignant plus les patrouilles et discutant en groupe, dire  : nous avons trahi nos matelots. Nous avons laissé passer notre chance... Cela signifie qu’il faut supporter encore le joug  ».

Nous connaissons aujourd’hui la fin de l’histoire : les millions de morts et les abus atroces de quatre-vingts ans de dictature du communisme autoritaire.

Groupe de travail UCL - Centenaire de Kronstadt/Makhnovtchina

[1Tcheka : police secrète créé par Félix Dzerjinski, deviendra le Guépéou (GPU) en 1922

[2Alexandre Skirda, Kronstadt, soviets libres contre dictature de parti, Spartacus, 2017

[3Emma Goldman, Vivre ma vie, l’Echappée, 2018. Alexandre Berkman, Le mythe bolchevique, Klincksieck, 2017

[4« Gustav Landauer, Au feu de la Révolution allemande » Alternative libertaire, avril 2020

 
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