Robert Jensen : « Masculin, féminin ou humain ? »

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Robert Jensen est professeur de journalisme à l’université du Texas à Austin et membre du bureau du Third Coast Activits Ressource Center. Il est l’auteur de La Pornographie et la fin de la masculinité (South End Press, 2007). Dans ce texte mis en ligne en juin 2008, il interroge la notion de « masculinité » selon différents points de vue, à partir d’expériences menées dans des conférences universitaires.

Lors d’une conférence universitaire sur la masculinité à laquelle j’avais été invité, j’ai demandé aux étudiants et aux étudiantes de faire deux listes pour nous aider à éclaircir le concept.

Pour la première, je leur demande de s’imaginer être parent d’un garçon de 12 ans qui leur demande « Maman, papa, qu’est ce que ça veut dire être un homme ? » La liste de réponses que j’écris au tableau n’est pas difficile à prédire : être un homme c’est être fort, responsable, aimant. Les hommes subviennent aux besoins de ceux et celles qui les entourent et prennent soin d’eux et d’elles. Un homme affronte les moments difficiles mais n’abandonne pas.

Après cette première tâche, je demande aux femmes d’observer et aux hommes de répondre à une seconde question : « Quand vous êtes dans un environnement exclusivement masculin, comme dans des vestiaires ou lors d’une sortie entre mecs, que vous dites vous entre vous sur ce que cela veut dire d’être un homme ? Comment définissez vous la masculinité quand aucune femme n’est présente ? »

Les étudiants, hommes et femmes, rient nerveusement, sachant que la seconde liste sera différente de la première. Les hommes tâtonnent un peu au début, alors qu’il apparaît progressivement qu’ils définissent la masculinité en pratique plus par opposition à quelque chose que par identification à quelque chose : tout tourne autour de ce qu’un homme n’est pas. Et ce qu’un homme, un vrai, n’est pas, c’est une femme ou un homosexuel. En langage courant : ne fais pas la fille/ la chochotte, le pédé ! Etre un homme c’est n’être pas trop comme une femme ou un homosexuel, ce qui revient en grande partie à n’être pas trop comme une femme.

De là, la seconde liste s’étend à d’autres descriptions : être un homme c’est être un don juan, un mec qui peut attirer les femmes et coucher avec elles, quelqu’un qui ne se laisse pas faire, qui peut rabaisser un autre mec si on le défie, quelqu’un qui ne se laisse pas marcher dessus. Certains hommes disent qu’ils ont une autre idée de la masculinité mais reconnaissent que, dans un environnement masculin, il est difficile d’en parler.

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Robert Jensen, « Masculin, féminin ou humain ? »

Une fois que tout ceci est terminé, je demande à la classe ce que révèlent ces deux listes. Sur la première liste des définitions culturelles de la masculinité, combien de ces traits de personnalités sont spécifiques aux hommes ? Les femmes sont elles parfois fortes ? Est-ce que les femmes devraient être fortes ? Est-ce que les femmes peuvent être aussi responsables que les hommes ? Est-ce que les femmes font attention aux autres ? Je demande aux étudiants si il y a quelqu’un qui souhaite défendre l’argument que les femmes sont incapables de faire ces choses là, ou moins capables que les hommes. Il n’y a pas de volontaire.

Ensuite j’enfonce une porte ouverte : la liste des caractéristiques que nous prétendons être associées avec le fait d’être un homme – ces caractéristiques que nous aimerions transmettre à un enfant – ne sont pas des caractéristiques propres aux hommes mais des caractéristiques qui nous sont chères et qui sont communes à tous les êtres humains. La liste des définitions de la masculinité que les hommes s’imposent entre eux couramment est tout à fait différente. Là, il s’agit pour un homme de n’être pas comme une femme ou comme un homosexuel, de voir les relations humaines comme une compétition pour obtenir plus de contrôle et de pouvoir, et de voir la sexualité comme prendre du plaisir aux dépens des femmes. Bien sûr, les hommes ne sont pas que ça, mais cela résume la conception dominante, et très toxique, de la masculinité dans laquelle la plupart des hommes sont élevés de nos jours. Ce n’est pas une assertion à propos de tous les hommes ou à propos de toutes les idées possibles sur la masculinité, mais c’est la description d’une tendance générale.

Je demande à la classe si les définitions positives de la masculinité ne sont pas à propos de ce que c’est qu’être un homme mais plus à propos de ce que c’est qu’être quelqu’un. Et si les définitions de la masculinité selon lesquelles les hommes fonctionnent au jour le jour sont si négatives, pourquoi avoir autant d’estime pour ce concept ? Pourquoi sommes nous si attachés à l’idée qu’il y a des différences intellectuelles, émotionnelles et morales qui sont inhérentes et qui découlent de différences sexuelles biologiques ?

J’ai fait cette expérience et eu cette discussion dans plusieurs classes lors de cette dernière année. À chaque fois j’ai eu le même résultat : les étudiant-e-s sont mal à l’aise. Ce n’est pas surprenant au vu de la façon quasi automatique dont notre culture accepte l’idée que la masculinité et la féminité sont des concepts cruciaux et cohérents. Certaines personnes peuvent définir différemment les caractéristiques idéales de la masculinité et de la féminité, mais la plupart des gens acceptent les catégories. Et si c’était ça qui était problématique ? Et si les attributs « masculins » positifs étaient tout simplement des attributs positifs de tout être humain indépendamment du genre et que les attributs masculins négatifs étaient seulement le résultat de la socialisation dans une société patriarcale.

Parce que ces questions découlent de leurs propres observations et ne leurs ont pas été imposées par moi, le malaise est encore plus grand. Il est difficile de l’ignorer en le considérant comme un énième exercice donné par un professeur pontifiant à propos d’une nouvelle théorie abstraite. Quelle que soit la conclusion à laquelle arrivent les étudiants, la question est posée de telle façon qu’il est difficile de l’ignorer.

Il est évident qu’il existe des différences corporelles entre males et femelles, les plus évidentes étant au niveau des organes reproducteurs et des hormones. Il est possible que ces différences soient significatives en dehors de la reproduction, en terme de tendance générale au niveau intellectuel, émotionnel et en terme de développement moral. Mais étant donné nos connaissances limitées à propos de questions si complexes, il n’y a pas grand chose que nous pouvons dire à ce sujet En l’absence de réponse définitive, je préfère être prudent. Après des millénaires de patriarcat lors desquels les hommes se sont définis comme supérieurs aux femmes dans la plupart des aspects de la vie, ce qui a amené à dire que la domination masculine était naturelle et inévitable, nous devrions être sceptique quand on nous dit qu’il existe des soi-disant différences inhérentes entre les hommes et les femmes.

La biologie humaine est assez claire : les gens naissent mâle ou femelle avec un faible pourcentage d’intersexes. Mais le sens que doivent prendre ces différences en dehors de la reproduction n’est pas clair. Si nous voulons qu’elles aient un sens qui soit cohérent avec notre idée de justice – c’est-à-dire dans un contexte féministe – alors il serait bon d’évaluer de façon critique les catégories elles-mêmes, même si cela nous est désagréable.

Traduction de Rémi Hergé (AL Paris Sud)

 
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