Médicalisation du corps des femmes et des trans : Face aux technologies médicales

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Avec la procréation médicalement assistée, la gestation pour autrui, mais également les protocoles de transition pour les personnes trans, ce qui se trouve aujourd’hui interrogé, c’est le poids du pouvoir technoscientifique sur le corps des femmes et des trans.

Certains discours qui se présentent comme défendant la cause des personnes LGBT avancent la nécessaire libéralisation des procédures d’accès à la procréation médicalement assistée (PMA), à la gestation pour autrui (GPA) ou encore aux hormones et aux opérations permettant d’opérer un changement de sexe. Mais ces revendications se font sans prendre suffisamment en compte les implications relatives à la soumission des corps au pouvoir technoscientifique.

Exclusion des femmes, pathologisation des LGBT

Plusieurs travaux ont souligné la domination qu’ont exercée les représentants des sciences modernes sur les femmes et les LGBT. Ainsi Barbara Ehrenreich et Deirdre English, dans Sorcières, sage-femmes et infirmières, rappellent comment la médecine moderne s’est édifiée en discréditant les savoirs traditionnels, en particulier liés aux plantes, que possédaient les femmes. Ces savoirs issus de l’expérience pratique sont rejetés dans l’obscurantisme et le charlatanisme au nom de la raison. Les sage-femmes deviennent des sorcières et perdent leur légitimité au profit des médecins hommes. De son côté Michel Foucault s’est attaché également à étudier comment le savoir médical s’est constitué en pouvoir normatif sur les corps et la sexualité. La pathologisation de l’homosexualité et de la transexualité par les psychiatres en constitue l’un des exemples. Ainsi l’homosexualité a été classée parmi les maladies mentales par le manuel de diagnostic et de statistique des troubles mentaux (DSM) jusqu’en 1973 et la transexualité jusqu’en 2012.

La foi dans les sciences médicales, qui caractérise la modernité, ne doit pas conduire à mettre en veille tout esprit critique. La dé-pathologisation de l’homosexualité et de la transexualité montre que le pouvoir médical peut admettre des erreurs et des abus.

Un pouvoir médical faillible

En outre, le pouvoir médical n’est pas indépendant des intérêts économiques des industries pharmaceutiques. En ce qui concerne les plantes, celles-ci ne peuvent pas être brevetées : elles sont classées patrimoine mondial de l’humanité. Par conséquent, on comprend pourquoi ces lobby ont intérêt à promouvoir des molécules issues des industries chimiques plutôt que des «  remèdes de grands-mères  » qui peuvent être tout aussi efficaces, mais avec lesquels on peut plus difficilement gagner de l’argent. De même, il est possible de relativiser également le rôle des industries pharmaceutiques dans la contraception. Il y a toujours eu des techniques traditionnelles de contraception, mais pour des raisons natalistes politiques et religieuses, la propagande attachée à ces pratiques était condamnée. Cela n’a pas empêché la transition démographique d’être largement effectuée avant la commercialisation de la pilule contraceptive. Il ne s’agit pas ici de revenir sur la maîtrise par les femmes de leur fécondité. Mais il est intéressant de souligner qu’aujourd’hui un certain nombre de femmes refusent la pilule contraceptive à cause de ses effets secondaires ou de ses dangers potentiels sur leur santé et préfèrent se tourner vers d’autres méthodes. Des femmes revendiquent également une démédicalisation de l’accouchement  : contrairement à la France, aux Pays-Bas par exemple, ce sont plus de 20 % des accouchements qui ont lieu à domicile.

De leurs côtés, les associations de personnes intersexes luttent contre les excès de l’intervention médicale sur l’anatomie des nouveaux nés qui conduit à une assignation à un sexe d’office sur décision médicale. À côté de ces critiques de l’emprise du pouvoir des technologies médicales sur le corps, d’autres revendications s’avèrent plus ambivalentes. Ainsi, les associations de personnes transgenres réclament à juste titre de ne plus être soumises à un processus psychiatrique pour pouvoir changer de sexe. Mais cette revendication s’accompagne d’une demande de libéralisation des hormones sexuelles et des opérations chirurgicales de réassignation sexuelle.

Une renaturalisation paradoxale

Une telle revendication peut conduire en définitive à renforcer le développement d’un marché économique de la transformation chirurgicale du corps dont on peut craindre en outre son caractère extrêmement normatif sur le plan des stéréotypes de genre. De leurs côtés, certains homosexuels – hommes ou femmes – ou hétérosexuels revendiquent le «  droit d’avoir un enfant  ». On peut s’interroger sur cette notion de «  droit à un enfant  » dans la mesure où un enfant n’est pas une chose, mais une personne. Il n’est pas un produit auquel on pourrait avoir accès comme un bien de consommation dans un supermarché. La PMA et la GPA peuvent ainsi conduire à assimiler la procréation à une opération marchande  : choix des donneurs et de la mère porteuse sur catalogue avec rémunération à la clé de la prestation.

En définitif, le caractère paradoxal de ces revendications, c’est qu’alors qu’elles sont soutenues par des défenseurs de la déconstruction des genres, proches des théories queer, elles aboutissent à une renaturalisation des sexes et de la filiation. La procréation serait une opération validée par la technologie médicale et la filiation, une histoire d’ovocyte et de spermatozoïde. Le fait d’être un homme ou une femme serait une question d’hormones, de vagin et de phallus.

L’anthropologie au service du mouvement LGBT

Être homosexuel ou transgenre n’est pas une réalité qui est apparue pour la première fois au XXe siècle. Ce sont des situations qui ont anthropologiquement existé à différentes époques et dans différentes sociétés. Ces situations n’ont pas toujours été réglées par la répression. Il a existé dans différentes sociétés des institutions qui ont fait du sexe et de la filiation non pas une réalité biologique, mais sociale et culturelle. L’une de ces institutions les plus répandues sur le plan de la filiation était l’adoption, mais également la pluri-parentalité. En effet, contrairement à ce que nous disent les religieux, pour les êtres humains, l’identité sexuelle et les liens familiaux ne sont pas des normes naturelles instituées par Dieu, ce sont des institutions culturelles.

Ainsi plusieurs sociétés, sans avoir recours à des hormones et à des opérations chirurgicales de réassignations sexuelles, ont pratiqués des changements de sexe. C’est le cas par exemple de ce que l’on appelait dans les tribus d’Amérique du Nord, les berdaches. Un individu considéré biologiquement à la naissance comme un homme ou une femme peut ensuite être désigné socialement, au vu de son comportement, comme appartenant à un autre sexe. L’anthropologie montre qu’il est possible de proposer sur les questions de filiation ou d’identité sexuelle des solutions qui n’impliquent pas la soumission des corps et des identités au pouvoir techno-scientifique et médical.

Irène (amie d’AL)

 
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