Syndicalisme

Métallurgie : chez Scania, SUD-industrie contre le pingouin

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Des ouvrières et ouvriers qui craquent à cause du management, ça n’émeut pas la direction de l’usine Scania d’Angers. Mais un cadre caricaturé en manchot empereur dans un tract, là c’est trop ! Un épisode parmi d’autres de la répression chez Scania, qui finit par se retrouver... le bec dans l’eau.

Le groupe suédois Scania, qui se vante de réaliser les plus beaux camions du monde, a implanté son usine d’assemblage à Angers en 1992. Plus de 800 salarié·es et environ 300 intérimaires y réceptionnent les pièces détachées arrivant des quatre coins du globe et y font l’assemblage final des cabines. Chaque jour ce sont plus d’une soixantaine de camions qui sortent du site immatriculés. Une partie d’entre eux sont d’ailleurs kaki, car sur le site angevin se trouve désormais le pôle défense de Scania, inauguré en janvier par la ministre des Armées, Florence Parly.

En 2021 enfin, pour la 4e année consécutive, Scania France a été récompensée par le Top Employer Institute – une de ces officines de certification par le biais desquelles le patronat ­s’autocongratule –, pour son engagement en faveur du « bien-être de ses salariés ».

Tout ça, c’est pour la com’. La réalité est bien différente pour les centaines de salariés qui s’activent autour de l’unique ligne d’assemblage en « U ». Quand ils et elles dénoncent les abus des managers, la direction fait l’autruche. Et si un syndicat ose les dénoncer, il est assigné en justice.

En décembre 2017, les élus SUD, FO et CGT ont déclenché une enquête de l’inspection du travail sur l’usage abusif d’intérimaires. Suite à cela, l’entreprise a été contrainte de requalifier 60 intérimaires en CDI. À ce moment, une intérimaire a contacté SUD pour s’étonner de n’avoir pas été régularisée. Selon un responsable, sa « morphologie serait un frein à l’organisation ».

Interrogée sur cette curieuse notion par les délégués du personnel, la DRH a avancé, elle, le « manque de compétence » et la nature du contrat (un remplacement). Intrigué·es, les élu·es SUD au CHSCT ont enquêté auprès des salarié·es, qui ont témoigné qu’à aucun moment n’avait été évoqué un manque de compétence de cette intérimaire. Ce qui a été dénoncé en revanche, c’est le comportement d’un des managers du secteur, un cauchemar pour l’équipe, qui a provoqué le départ de 3 intérimaires et la démission de 2 CDI.

Les choses se corsent avec la grève

La situation ne s’améliorant pas, un droit d’alerte DP a été déposé en janvier 2019. Huit mois plus tard, la direction n’ayant toujours rien fait, SUD a dénoncé son inaction dans un tract. Bingo, cette fois les patrons réagissent… en menaçant le syndicat ! SUD est mis en demeure de retirer son tract sous peine de poursuites, considérant qu’il est « diffamatoire » et fait peser un « risque psychosocial »  ! Le syndicat ne cède pas. Et le tract reste affiché, bien en vue, sur le panneau d’information. Évidemment, Scania ne met pas sa menace a exécution. Il ne s’agissait, comme souvent, que d’une tentative d’intimidation.

D’après un Comics Batman de 1966

Les choses se corsent avec le lancement d’une grève, en décembre 2019, à l’issue des négociations annuelles obligatoires (NAO) sur les salaires. Assemblé·es sur le parking, plus de 200 ouvrières et ouvriers de la ligne de production – sur 300 – refusent d’entrer dans l’usine. Et reconduisent la grève, en AG, pendant quatre jours. La ligne à l’arrêt. Le premier jour, aucun camion n’est assemblé.

Entre le droit d’alerte et la ­grève, la direction commence à en avoir marre de SUD. Mais pendant ce temps, les abus managériaux continuent…

L’huissier débarque au local de Solidaires 49

En février 2020, SUD diffuse un tract pour faire le bilan de cette grève, parler du droit d’expression suite aux menaces reçues, mais aussi du management pathogène. La direction va saisir l’occasion pour passer à l’attaque. Dans un paragraphe intitulé « coup de froid en logistique », le tract syndical affirme, entre autres, qu’« un des responsables du service use et abuse de son pouvoir pour sanctionner les salarié·es, tel un empereur ». Le tout accompagné d’une caricature du manager, figuré en manchot empereur planté sur la banquise.

« Ca va péter » : une modeste caricature d’un manager en manchot empereur créerait des « risques psychosociaux » ? Pour une fois, Scania n’est pas très « Charlie » !

Aussitôt, un huissier est envoyé au local de Solidaires Maine-et-Loire pour assigner en justice le syndicat SUD Industrie 49. L’argument ? La « santé » du cadre grimé en manchot. Il vivrait mal la situation de se voir caricaturé sur les panneaux syndicaux, et le tract lui fait courir un « risque psychosocial ». Ils ont même le culot d’invoquer l’article L 4121 du Code du travail : « L’employeur prend les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des travailleurs. » Quand il s’agissait de la santé d’ouvriers subissant le management, l’entreprise n’a jamais réagi, malgré le droit d’alerte. Mais pour la santé d’un cadre, attention, il y a urgence. En 2015, Scania était fière de se dire « Charlie » et de soutenir le droit à la caricature… mais si la caricature les vise, la plaisanterie ne passe plus.

Finalement, le tribunal d’Angers ne s’est pas laissé duper et a remis l’employeur à sa place, en soulignant que « la caricature du salarié identifiable ne porte pas sur sa vie privée mais sur son rôle en tant que manager du service logistique mettant en œuvre les orientations de la direction ». Et de conclure : « Comme toute caricature, ce dessin apparaît comme une outrance humoristique, sur le bon goût et la pertinence de laquelle les opinions sont libres, mais ne constitue pas une injure. » Eh oui, la liberté d’expression syndicale est régie par le même droit que la liberté de la presse ! Scania a été déboutée.

Ce qui est beau dans cette histoire, c’est que SUD-Industrie 49 ne compte qu’une vingtaine d’adhérents. Scania, multinationale intégrée au groupe Volkswagen, pensait l’écraser facilement. Mais le syndicat n’était pas isolé. Il a pu compter sur la sympathie des travailleuses et travailleurs de la boîte qui ont bien identifié SUD comme une organisation de lutte. Et il a pu compter avec les moyens de l’union fédérale SUD-Industrie pour assurer sa défense judiciaire. Ainsi, avec de la ténacité, même un petit syndicat territorial peut tenir tête à un géant industriel et financier.

Scania ridiculisée

Au final, Scania s’est ridiculisée, puisque sa politique managériale a été exposée sur la place publique, et que l’action du syndicat a bien fait rire. Même un site web comme Capital.fr a pu titrer « Le syndicat SUD avait bien le droit de représenter un dirigeant en pingouin » !

L’intérimaire à l’origine du conflit, elle, n’a hélas pu être régularisée. Depuis le verdict, le manager incriminé a dû en rabattre, et la situation à la logistique s’est calmée. Mais petit à petit, ses méthodes apparaissent dans d’autres services, et SUD reste vigilant.

Flo (UCL Angers)

 
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