Ier congrès de l’UCL (Fougères, 28-30 août 2021)

Motion de la commission antipatriarcat

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Le texte du Manifeste de l’UCL défend une série de positions qu’il convient aujourd’hui de développer. Notre travail de commission nous permet d’élaborer collectivement et de déterminer nos besoins. Outre l’analyse du contexte actuel, nous souhaitons affiner nos stratégies d’intervention en interne comme dans les contre-pouvoirs dans lesquels nous agissons.

Nous sommes à un moment charnière du mouvement féministe qui nous oblige à définir et inscrire notre courant féministe dans un projet de société et donc à collectivement intégrer la lutte contre le patriarcat dans nos projections révolutionnaires.

Ces luttes qui nous fortifient collectivement et individuellement

Partout dans le monde, les femmes ont répondu présentes à l’appel des Argentines en 2017 pour la grève internationale des femmes et ont multiplié mobilisations, luttes et victoires. Rendant visibles les luttes contre les violences machistes, les féminicides, l’exploitation capitaliste des femmes, pour l’avortement et la liberté de disposer de son corps.

Un an après #MeToo, les marches organisées en France à l’occasion de la Journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes ont rassemblé 50.000 personnes sur l’ensemble du territoire. En 2019, les mobilisations entamées dès le mois de juillet contre les féminicides et la date du 28 septembre pour le droit à l’avortement, ont préparé les mobilisations historiques du 23 novembre où 150.000 personnes sont descendues dans la rue sur tout le territoire. La lutte contre la loi El Khomri, les Nuits debout, le mouvement des femmes gilets jaunes, et celui contre la dernière réforme des retraites ont été de formidables accélérateurs.

Cette hausse du nombre de femmes dans la rue pour défendre leurs droits et cette hausse de la médiatisation des luttes de femmes ne s’est pas accompagnée d’une hausse suffisante de la structuration et de l’organisation des femmes. Ceci doit nous interroger, car nous portons la stratégie de construction de mouvements de masses des opprimées.

C’est dans cette logique que nous considérons qu’il est impératif et capital de lutter avec et en soutien des femmes et minorités de genre qui subissent ces oppressions dans le monde du travail. L’antipatriarcat de l’UCL l’affirme, ce qui participe à diviser notre classe, c’est quand les opprimées se retrouvent confrontées au sexisme au sein de leur entreprise, de leur organisation ou de leur syndicat et qu’aucune réponse collective n’assure la cohésion, la sécurité des militantes et l’émergence de solidarités au sein de nos outils de lutte.

Le mot d’ordre de « grève des femmes » pour le 8 mars est peu suivi d’effets. Si les tentatives de construire cette grève sont réelles dans certains coins, il faut assumer qu’elle ne seront suivies d’effet que si la grève des femmes est construite sur le temps long, et via une intervention spécifique en direction des secteurs féminisés du monde du travail. La syndicalisation des femmes est donc un enjeu central, pour que la grève des femmes ne soient pas un outil rhétorique mais un horizon atteignable.

La crise sanitaire est un triste révélateur qui a démontré ce que nous dénonçons : le travail des femmes est au cœur des activités dites essentielles, pourtant, le risque de perdre leur travail est près de deux fois supérieur à celui des hommes à l’échelle mondiale. La précarité systémique et la dégradation des conditions matérielles font que les femmes, sont davantage soumises aux pressions et aux violences, que ce soit sur le lieu de travail ou dans la sphère conjugale et familiale. Notre tâche aujourd’hui est de ne pas laisser le système l’oublier.

Créer des contre-pouvoirs féministes et LGBTI

La stratégie de l’UCL est de rejoindre, renforcer, soutenir les organisations féministes et LGBTI existantes, et en créer si elles n’existent pas. Ces contre-pouvoirs permettent de mettre en commun les forces de lutte pour une émancipation par et pour elles-mêmes face aux oppressions subies.

Ils ont une portée plus large que l’UCL puisqu’ils se forment selon des principes et intérêts communs et non selon nos idées. Cette organisation collective est aussi un vecteur de popularisation de l’autogestion et des principes libertaires par la pratique.

Beaucoup de militant·es libertaires s’impliquent au sein de ces contre-pouvoirs, et de nombreux groupes UCL travaillent avec dans des cadres unitaires ; il est nécessaire de continuer dans cette voie. Ces contre pouvoirs prennent en premier lieu la forme d’associations ou de collectifs, et peuvent se fédérer à différentes échelles : dans des cadres unitaires par luttes (ex : interorga pour la défense de l’IVG), événements (ex : organisation du 8 mars ou du 29 novembre ou d’une marche des fiertés) ; ou sous forme de structures plus pérennes à l’échelle locale (ex : gestion d’un centre LGBTI) ou nationale (ex : planning familial, fédération transintersexe).

Les syndicats sont des structures massives d’organisation des femmes aujourd’hui. La syndicalisation des femmes est un enjeu féministe car elle permet aux femmes d’acquérir des expériences de lutte et d’organisation. Au sein de nos syndicats, il s’agit de porter des orientations féministes, en particulier sur deux axes :

  1. pousser la syndicalisation des femmes, d’une part en ayant une intervention spécifique pour construire des syndicats dans les secteurs très féminisés. Ceci suppose d’assumer d’y mettre les moyens financiers et de temps syndical. D’autre part en améliorant la prise en charge des cas d’agressions sexistes et sexuelles au sein des syndicats
  2. cette syndicalisation féminine doit permettre aux femmes de créer leurs propres revendications. Une attention peut être portée sur le lien réalisé entre les revendications propres au travail, et les revendications liées au reste de la vie d’une femme, afin de démontrer le continuum du patriarcat dans tous les aspects de la vie.

Les contre-pouvoirs féministes et LGBTI prennent aussi la forme de contre-pouvoirs dans les contre-pouvoirs sur d’autres terrains de lutte. Au sein des syndicats, notre action peut par exemple consister à soutenir les contre-pouvoirs féministes et LGBTI en participant ou en facilitant la création des commissions ou des cadres non-mixtes.

Si l’UCL doit visibiliser les contre-pouvoirs féministes et LGBTI émancipateurs ici, elle doit poursuivre cette action dans d’autres pays grâce au réseau Anarkismo (ex : la FOB et la campagne pour l’avortement en Argentine) et soutenir le développement de contre-pouvoirs internationaux (ex : « Solidarité en Europe »).

La non-mixité : un instrument de lutte

La non mixité est un outil permettant de rompre avec les institutions patriarcales, pour instaurer une autogestion féministe, un outil d’émancipation et d’élaboration politique pour les groupes sociaux discriminés.

En nous habituant à prendre la parole dans ces espaces sécurisés, la non-mixité permet sa libération et la non minimisation des vécus. La non-mixité permet ainsi de penser collectivement la domination patriarcale tout comme son abolition. Les débats en non-mixité permettent d’élaborer du politique de manière plus rapide et plus efficiente qu’en mixité, de se créer un socle théorique commun, de pouvoir le défendre et le partager, de développer des outils spécifiques de lutte et de formation plus opérants.

C’est pourquoi nous devons envisager de développer ces espaces au sein de notre organisation, comme au sein des contre-pouvoirs où nous luttons. La participation et le soutien des groupes dominants peut prendre la forme du soutien des activités en non-mixité.

Objectif pas de violeurs, pas de violents, pas de machos dans nos rangs

Nos outils en interne afin de lutter contre le patriarcat dans nos rangs sont les suivants : une commission mixte, des listes et des espaces non-mixtes lors des congrès et des journées d’été, un GT LGBTI, des outils en réunion (tours de parole, listes prioritaires, statistiques genrées), et des statuts permettant l’éviction des violeurs et agresseurs de l’organisation. Néanmoins il persiste des comportements toxiques, difficiles à qualifier d’agression, de certains hommes de l’organisation. Ces comportements devront être traités par des outils encore à inventer.

C’est pourquoi la commission antipatriarcat a produit un texte réaffirmant son soutien à toutes les femmes et personnes LGBTI de l’organisation contre les violences domestiques, conjugales, sexuelles, sexistes et sociétale. Notre travail organisationnel afin de développer et d’affiner ces outils doit se poursuivre.

Notre féminisme s’adresse à toutes les femmes

Il traite les problématiques générales qui concernent toutes les femmes, qu’elle subissent une ou plusieurs oppressions en plus du patriarcat ou non, et se doit également de prendre en compte les spécificités que peut prendre le patriarcat quand il se retrouve à l’intersection de plusieurs oppressions. En ce sens, nos luttes antipatriarcales sont intersectionnelles.

La lutte anti-patriarcale

Le patriarcat est un système d’oppression et d’exploitation des femmes par les hommes, qui impose la contrainte à l’hétérosexualité et la naturalisation des catégories de sexe présentées comme indépassables. Son unité de base est la famille, un des piliers de l’exploitation des femmes et le premier lieu des violences patriarcales qui structurent l’ensemble de la société.

L’exploitation et l’oppression des femmes est indissociable de l’oppression des personnes lesbiennes, gays, bies, trans et intersexe. La soi-disant naturalité de ces catégories « homme » et « femme » induit qu’il n’est pas permis de ne pas pouvoir être assigné à l’une d’elles. Cela entraîne notamment la mutilation de personnes intersexes pour les assigner de force à une catégorie. Il n’est pas non plus permis sans punition sociale de déroger à son assignationde sexe de naissance.

La contrainte à l’hétérosexualité maintient les femmes dans le couple et la famille hétéro, et entraîne la répression des personnes dérogeant à l’hétérosexualité. Tout au long de la vie des violences interviennent afin de ramener chacun·e à son rôle dans la norme patriarcale.

Les luttes LGBTI à l’UCL

L’antipatriarcat ne peut se faire sans prendre en compte les luttes LGBTI et les luttes LGBTI ne peuvent se faire sans prendre en compte l’antipatriarcat. Le constat a été fait d’un manque de formation dans notre organisation aux questions LGBTI, ainsi, l’accent sera mis sur la formation. Un objectif serait de fournir des outils aux groupes locaux pour appréhender les questions LGBTI, qu’il y ait des camarades LGBTI présent·es dans ces groupes ou non.

Au delà de la formation, il convient de prendre en compte les réalités matérielles des camarades LGBTI et de soutenir leur travail ou système d’entraide. L’espace non-mixte est un espace de partage de pratiques sur l’investissement dans les contre-pouvoirs en tant que personnes LGBTI, de soutien et d’entraide.

L’UCL, par la commission antipatriarcat et le GT LGBTI, mettra en œuvre des campagnes, soutiendra et se mobilisera sur les luttes et actions LGBTI.

Des outils à clarifier et développer durant les deux ans à venir

Auto-défense féministe et principes d’éducation populaire

La pratique de l’auto-défense féministe propose une large palette d’outils et de stratégies verbales, mentales, émotionnelles et physiques utiles pour se défendre dans toutes les sphères de nos vies. Les ateliers d’autodéfense féministe en non-mixité sont là pour apprendre à déconstruire des conditionnements et des peurs, repérer les mécanismes de domination. In fine, ils permettent de connaître nos capacités d’action tout en développant et en partageant des stratégies pour identifier et prévenir des situations de violence. Il serait important de soutenir la création de ces espaces pour les groupes locaux (aide au financement d’un stage, mise en réseau, formation fédérale).

Dans la même logique, l’éducation populaire peut nous permettre de concrétiser nos luttes et de construire collectivement notre émancipation. Ces pratiques s’appuient sur les principes suivants : partir de nos expériences individuelles et collectives pour questionner nos représentations et les représentations collectives. Ceci nous permet de croiser nos savoirs et nos connaissances avec d’autres sources de savoirs (autres expériences, sciences, etc.). Ces pratiques nous permettent de mieux appréhender la complexité des situations que nous cherchons à transformer tout en nous permettant de réfléchir, nous exprimer et de lutter. Elles nous aident aussi à mieux comprendre les phénomènes de domination et d’être de meilleurs allié·es pour celleux qui en sont les victimes.

Outils d’analyse

Notre courant de pensée féministe libertaire fait le bilan de plusieurs courants du féminisme et en intègre les éléments qui nous paraissent pertinents, en particulier le féminisme matérialiste, le féminisme intersectionnel et le féminisme lutte de classe. Nous avons aujourd’hui besoin de savoir ce que nous allons faire collectivement de ces outils, comment nous allons les aborder, les définir, les vulgariser et les traduire concrètement. Cela nécessitera dans les deux ans à venir de poser des cadres de débats nous permettant d’échanger et de travailler.

La lutte antipatriarcale défendue par l’UCL est révolutionnaire, elle vise donc à renverser le patriarcat par la lutte de terrain. Le patriarcat, le racisme et le capitalisme se nourrissent mutuellement : ils forment des systèmes indépendants mais qui interagissent, il faut donc les combattre en même temps.

Pour autant, on ne peut pas réduire le patriarcat à un outil du capitalisme pour mieux exploiter les hommes, les femmes, ou diviser la classe ouvrière ; pas plus qu’on ne peut réduire le capitalisme à un outil du patriarcat.

Si la solidarité, la lutte et la construction de contre-pouvoirs féministes et LGBTI, ici et maintenant, face à la violence quotidienne et à la précarité de nos vies, sont nos meilleures armes pour l’émancipation de toutEs, le développement de notre courant féministe libertaire est aussi très important pour le développement de notre organisation.

Notre histoire est vibrante, de Louise Michel, Emma Goldman, Flora Tristan à He Zhen, des Mujeres Libres aux Anarsist Kadinlar, il faut que nous puissions nous en saisir.

Notre action est aujourd’hui en phase avec un féminisme revendicatif qui entend lutter en même temps contre tous les systèmes de domination et d’exploitation (patriarcat, racisme, capitalisme). Nos spécificités demeurent notre lutte contre l’État, ses fonctions régaliennes et les institutions qui le renforcent, mais aussi notre capacité à faire converger les luttes dans tous les mouvements sociaux. Nous pensons également nécessaire de poursuivre notre élaboration collective au sujet de ces spécificités de notre courant de pensée.

 
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