Antifascisme

Municipales et extrême droite : Toujours plus de mairies, toujours plus de pouvoir ?




En mars, c’est finalement plus de 60 mairies qui ont été remportées par l’extrême droite, un résultat inégalé. C’est principalement le Rassemblement national (RN) qui rafle la mise, renforçant son assise locale. Il a notamment étendu son emprise dans ses bastions de l’ex-pays minier dans le Pas-de-Calais et dans le sud-est. Mais il a aussi réussi pour la première fois à s’implanter dans des villes du sud-ouest et du centre. Il est nécessaire pour le camp antifasciste d’analyser ce nouveau stade d’implantation de l’extrême droite : correspond-il à une véritable augmentation du vote pour l’extrême droite ? Quelles conséquences dans les rouages institutionnels ? Quelles leçons sur les stratégies antifascistes à déployer dans l’année à venir ?

À première vue, la victoire du RN et du reste de l’extrême droite est sans appel. Dans la grande majorité des mairies où il dirigeait déjà, les maires RN ont été très largement réélus au premier tour. Ciotti, le supplétif du RN, gagne Nice, deuxième ville de plus de 100 000 habitantes et habitants dirigée par l’extrême droite après Perpignan. Le parti triple le nombre de communes qu’il dirige, passant d’une petite vingtaine à plus d’une cinquantaine, et gagne des mairies qui étaient des bastions de la gauche social-démocrate ou communiste, comme Vierzon dans le Cher ou La Flèche dans la Sarthe. Il s’implante aussi dans plusieurs villes moyennes du Sud-Ouest (Castres, Carcassone, Montauban,...) et perd de peu au deuxième tour dans de nombreuses autres, comme Tarbes, Douai ou Lens. Mais au-delà du RN, on observe aussi de manière ponctuelle, mais inquiétante la percée d’une extrême droite radicale assumée dans quelques villes : notamment Sarah Knafo à Paris, membre de Reconquête !, avec 10 % des suffrages (surtout dans les quartiers bourgeois), ou encore Harfleur (76), où un candidat du micro-parti complotiste de Florian Phillipot ravit la ville aux communistes. Plus affolant, Segré-en-Anjou-Bleu, où Jean Eudes Gannat, ancien du groupuscule Alvarium à Angers et influenceur néofasciste, est élu conseiller municipal et récolte plus de 21 % des voix. Au niveau national, le nombre de suffrages total pour l’extrême droite au premier tour a bondi de 30 % depuis 2014, s’établissant à 1,6 millions de voix [1].

À Strasbourg, la liste Strasbourg c’est nous a fait beaucoup de bruit dans la fachosphère avec ses tracts en arabe, turque et alsacien. De plus, elle était représentée par Cem Yoldas, ex-membre de la Jeune Garde antifasciste. Par nécessité de protéger ses colistiers et colistières de la violence de l’extrême droite, Cem Yoldas retire sa candidature en février.
Photothèque Rouge/Alexandre

L’extrême droite n’est pas encore hégémonique

Finalement, ces élections ne sont-elles pas une nouvelle étape victorieuse du RN vers le pouvoir ? Si on va au-delà des proclamations de l’extrême droite elle-même, la réalité est plus mitigée. Déjà, parce que si les fachos gagnent des mairies, ils en perdent aussi, notamment Villers-Cotterêts (60) et Bollène (84). Le RN a aussi échoué à Nîmes, face à un candidat communiste, et à Toulon, où pourtant leur candidate Laure Lavalette partait favorite. À Marseille, Franck Allisio, suite au désistement du candidat LFI, a largement perdu face au PS. Dans ces trois villes, à la population socialement différente, on a pu observer que la résistance électorale face à l’extrême droite existait toujours, signe que la banalisation médiatique n’est pas complètement acquise au niveau local, et ce même lorsque les cadres des Républicains sont toujours plus facho-compatibles.

Rachida Dati, candidate pour la mairie de Paris avec Les Républicains, a été soutenue au second tour par Jordan Bardella et Sarah Knafo.
Rachida Dati

En général, le nombre de listes que le RN a réussi à présenter reste sensiblement le même qu’en 2014, et le nombre de mairies passées au brun reste relativement marginal face à la « gauche » (828 communes) ou la « droite » classique (1 267 communes) sur près de 35 000 communes [2]. Surtout, bien que le RN ait réussi des percées, il progresse électoralement là où il est déjà fort, et surtout, son implantation reste très fluctuante : elle connaît une diminution, voire une disparition, notamment dans les grandes agglomérations, la banlieue parisienne, et même certains départements où pourtant, il avait connu ses premiers succès aux municipales, comme dans l’Eure. Enfin, le RN reste quasiment inexistant sur une large partie du territoire [3].

Renforcer la solidarité et la résistance antifasciste

Un autre facteur qui fait relativiser le sens à donner à ces élections est l’abstention massive de plus de 57 %. Cette abstention favorise les reconductions au premier tour tout comme les pourcentages élevés du RN, dont l’électorat se mobilise plus que les autres. D’ailleurs, cette abstention, qui ne baisse plus, est à mettre en rapport avec la dévitalisation démocratique continue des instances municipales : affaiblies par les regroupements administratifs, contrôlées par les préfets et ayant très peu d’autonomie financière et politique, les municipalités sont aujourd’hui les parents pauvres des institutions représentatives, dans un climat général d’autoritarisme [4].

On peut donc relativiser la progression certes indéniable de l’extrême droite et l’intensité de son expansion. Il ne faut par contre pas négliger ou minimiser sa portée : des territoires de plus en plus étendus sont sous le joug des frontistes. Même avec peu de pouvoirs, ces maires de ces communes appliqueront la recette qui garantit dans la majorité des cas la stabilité du RN : silenciation de l’opposition quand elle existe, retrait des subventions aux associations des droits humains ou considérés « pro-immigration », culture mise au pas, politique sécuritaire, instauration d’un climat raciste et stigmatisant pour les personnes minorisées.

Surtout, avec 3 000 conseillers municipaux, le RN va pouvoir investir plus massivement une autre institution « démocratique » : le Sénat, dont les élections partielles sont prévues en septembre et où grâce à ses élus, le RN pourrait pour la première fois obtenir une dizaine de sénateurs.

Face à cette dynamique croissante, les antifascistes de terrain, si elles et ils ont fait émerger des initiatives (comme les campagnes « Ciao Facho ! » ou « Éteignons la flamme »), n’ont pas encore une envergure suffisante pour avoir une visibilité nationale, et notamment celle de réinvestir et faire vivre un contre-discours dans les zones qui sont aujourd’hui acquises au RN. Des outils se développent, notamment Vigilance et initiative syndicale antifasciste (VISA), les syndicats restant souvent les derniers outils qui tiennent dans les municipalités RN, et ses membres sujets à la répression [5]. À moins d’un an des élections présidentielles, il est encore possible et urgent d’investir, de construire et de renforcer la résistance antifasciste.

Hugues (UCL Fougères)

[2«  Mairies, à jamais impuissantes  ?  », CQFD, 7 mars 2026.

[5«  Non à la répression anti-syndicale à Hénin-Beaumont  !  », Tribune du Club de Mediapart, 10 novembre 2025.

 
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