International

Nord-Est syrien : Le confédéralisme démocratique en question




Comme nous l’avons évoqué le mois dernier  [1], l’invasion militaire du gouvernement syrien sur l’Administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie (AANES) n’a pas annihilé les ­forces révolutionnaires qui l’ont construite. Elle a toutefois remis en question son pilier fondamental : une démocratie directe, multi-éthnique, fondée sur la coexistence des peuples.

Le traumatisme est dur pour les Forces démocratiques syriennes (FDS, forces armées de l’AANES) qui ont dû abandonner le territoire qu’elles avaient libéré au prix du sang des mains de Daech à cause, notamment, de la défection de forces tribales arabes. Les médias français ont largement fait circuler des images de foules en liesses dans les villes de Raqqa et Deir-ez-Zor abattant les statues de femmes qui avaient libéré la ville de Daech. Certains en ont même conclu que l’offensive militaire du gouvernement de transition était une libération pour les peuples ­arabes et ­qu’ainsi, le projet révolutionnaire multi-ethnique de l’AANES était au mieux un échec, au pire une façade pour un projet dominé par les Kurdes. En miroir, ces événements ont renforcé au sein du paysage politique kurde les critiques du projet ­multi-ethnique préférant une solution nationaliste.

Des forces armées hétéroclites

Commençons par restituer un peu le contexte. Au début de la guerre civile, nous pouvons distinguer grossièrement quatre camps : les forces du régime ­d’Assad, l’opposition anti-Assad contenant des forces islamistes comme non-confessionnelles, les forces kurdes et les forces de l’État islamique. Les FDS sont une coalition de forces militaires qui ont émergé à mesure que les ­forces militaires kurdes ont libéré les zones arabes sous contrôle de l’État islamique. Face aux crimes infâmes de Daech, l’intégration au sein des FDS semble être la meilleure option pour les forces tribales arabes qui y voient l’occasion d’acquérir une forme d’autonomie. L’autre composante arabe des FDS vient des forces d’opposition à Bachar-al-Assad. Au sein de la coalition d’opposition à Assad, la montée de l’influence islamiste va finir par exclure les forces non-confessionnelles marginalisées. Le projet idéologique de l’AANES étant compatible avec leur idéal d’une Syrie libre, elles ont rejoint les FDS.

Légende: En mars 2026, la conférence des femmes du Nord-Est syrien issue de l'admini­stration multi­ethnique a réaffirmé «la nécessité de la reconnaissance de la diversité culturel linguistique et culturel comme un devoir sacré géré par la communauté sans interférence de l'État central.»
Légende : En mars 2026, la conférence des femmes du Nord-Est syrien issue de l’admini­stration multi­ethnique a réaffirmé « la nécessité de la reconnaissance de la diversité culturel linguistique et culturel comme un devoir sacré géré par la communauté sans interférence de l’État central. »
Crédit : Pydrojava.org

Les changements d’allégeance des ­forces tribales en janvier n’ont rien eu de spontané ni de naturel. Les États-Unis avaient profité de leur soutien aux forces kurdes contre Daech pour peser contre le projet multi-ethnique et pour le renforcement d’un camp kurde ethnique basé sur une alliance entre la gauche kurde et la branche syrienne du parti centre-droit de Barzani, allié kurde des États-uniens en Irak. La Turquie va également voir d’un très mauvais œil l’établissement d’une administration autonome multi-ethnique basée sur les principes de nation démocratique qu’elle combat sur son propre sol. Un travail de longue haleine est donc entamé par le renseignement turc aidé, à partir de 2025, par le nouveau régime syrien pour retourner les alliés arabes des forces kurdes via notamment des promesses de soutiens financiers, des pressions ou encore des menaces. Les forces tribales étant les moins engagées idéologiquement de l’administration autonome, elles ont préféré déserter dans le camp du vainqueur et ont maintenant les faveurs des arbitres occidentaux de la région. Pourtant, il reste des forces arabes au sein des FDS. Il s’agit des ­forces séculières d’opposition au régime d’Assad et celles de la tribu Jabour qui adhèrent au projet politique d’une Syrie fédérale et pluraliste.

Des populations diverses

On a pu observer à Deir-ez-Zor et Raqqa des scènes de liesse à la suite du départ des FDS. Ces villes étaient des points centraux de Daech en Syrie, mais aussi les zones les plus éloignées du périmètre historique d’action de la gauche kurde. En plus d’être le lieu d’affrontements réguliers entre cellules de Daech encore en activité et forces de sécurité de l’AANES, les discours de défiance ethnique et religieux y sont très forts. Dans la Syrie sous Assad, les Kurdes étaient traitées, au mieux, comme des citoyens et citoyennes de seconde zone. Et de nombreux cadres du gouvernement de transition syrien se sont fait remarquer pour leurs propos haineux envers elles et eux. De plus, la révolution féministe y était plus récente, moins ancrée et vue comme étrangère par un segment important de la population. À part quelques alliés, comme des ONG, les révolutionnaires kurdes n’avaient, dans un premier temps, aucun relais auprès des femmes arabes. Lorsque les troupes du gouvernement de transition ­entrent à Deir-ez-Zor, ce ne sont pas des femmes qui manifestent dans la rue.

Légende: À l'occasion d'Akitu, les Syriaques célèbrent leur héritage millénaire tandis que le nouveau gouvernement de Syrie cherche à effacer les cultures minoritaires, à l'inverse de l'expérience pluraliste portée dans le Nord-Est par l'AANES, qui encourage la coexistence et l'expression des peuples.
Légende : À l’occasion d’Akitu, les Syriaques célèbrent leur héritage millénaire tandis que le nouveau gouvernement de Syrie cherche à effacer les cultures minoritaires, à l’inverse de l’expérience pluraliste portée dans le Nord-Est par l’AANES, qui encourage la coexistence et l’expression des peuples.
Crédit : Levi Clancy

La presse française, même de gauche comme Mediapart, a dépeint l’AANES comme une entité kurde dont les populations arabes auraient été libérées par l’offensive militaire du nouveau gouvernement. Elle accomplit ainsi deux choses. La première est de relayer les éléments de communication du nouveau régime réactionnaire qui cherche à discréditer le projet con­fédé­raliste multi-ethnique et à exacerber les conflits entre les peuples de Syrie. Ce cadrage est également celui des puissances impérialistes agissant en Syrie. La Turquie, bien-sûr, mais aussi Israël qui espère pouvoir instrumentaliser les Kurdes comme une minorité anti-arabe qui doit être défendue. La deuxième, c’est de perpétuer un regard colonial sur le Moyen-Orient. Les peuples y sont réduits à leur composante ethnique et y sont privés de projet politique dépassant les lignes ethniques ou de fractures idéologiques en leur sein. Ainsi, les populations arabes sont réduites à des soutiens du nouveau gouvernement djihadiste, tandis que celles des kurdes sont réduites à un peuple qui lutte uniquement pour ses droits. Les peuples sont ainsi essentialisés, leurs conflits apparaissant inévitables et masquant la culpabilité des impérialismes locaux et globaux.

Il est effectivement possible de pointer du doigt les erreurs commises par la gauche kurde dans la construction de son projet multi-ethnique. Mais nos critiques ne doivent pas faire oublier les obstacles majeurs que sont la guerre et les manœuvres des ­forces impérialistes cherchant à se partager le Moyen-Orient et pour qui un projet multi-ethnique est une menace. Ce serait un tort que de voir cette expérience, ou le projet même de nation démocratique construite sur une organisation multi-ethnique, comme un échec. L’UCL s’est tenue au côté de ce projet pour l’émancipation qu’il représente. Sa survie dépend à présent de sa capacité à se maintenir en place et à se propager à travers la Syrie.

Corentin (commission Relations internationales de l’UCL)

[1«  Rojava : écrasement ou adaptation  », Alternative libertaire n° 369, mars 2026. https://www.unioncommunistelibertaire.org/?Rojava-Ecrasement-ou-adaptation

 
☰ Accès rapide
Retour en haut