Octobre-novembre 2005 : La révolte des quartiers populaires

En 2005, 400 quartiers populaires explosaient dans toute la France durant trois semaines et devenaient un sujet politique à part entière. Dix-sept ans plus tard, de nouvelles révoltes ont lieu après la mort de Nahel dans un contexte où les luttes, comme leur répression, ont progressé. Entre contradictions internes aux classes populaires, à la gauche et aux mouvements de l’immigration, retour sur les difficiles stratégies de construction d’un mouvement de masse.
La jeunesse dite « issue de l’immigration » et des quartiers populaires a eu de nombreux actes de naissance politique amenant une nouvelle génération de militantes et militants sur le devant de la scène. Le premier a été celui des Marches pour l’égalité de 1983, qui succèdent aux premières révoltes dites urbaines, les « rodéos des Minguettes » de 1981. Récupérées par SOS racisme et le clientélisme municipal, de nouvelles vagues de révoltes ont eu lieu entre 1990 et 2005. De nombreuses mobilisations des populations issues de la colonisation auront lieu (sur la mémoire coloniale, contre la double peine, pour la Palestine, productions intellectuelles et artistiques…). Politiquement, des organisations autonomes ont émergé comme le Mouvement de l’immigration et des banlieues (MIB), posant la question du continuum colonial, repris en 2005 par l’appel des Indigènes de la république. Ce dernier est lui-même une réponse aux réactions idéologiques qui accompagneront ces ébranlements de l’ordre symbolique colonial : la loi sur le voile de 2004 qui divisera profondément la gauche, et la loi sur le « rôle positif » de la colonisation.
Le déroulé des révoltes et ses conséquences politiques
La réaction sécuritaire avait, elle, débuté en 2002 avec Nicolas Sarkozy nommé une première fois au ministère de l’Intérieur et qui instaure la « tolérance zéro ».
Renommé ministre de l’Intérieur en 2005 et motivé par ses ambitions présidentialistes, plusieurs de ses propos publics méprisants feront monter la tension, comme ceux parlant de nettoyer la cité des 4 000 au karcher en juillet 2005 [1]. Sa venue sur la dalle d’Argenteuil, hué par les habitantes et habitants et où il déclare « vous en avez assez de cette bande de racailles, on va vous en débarrasser » a lieu la veille de la mort de Zyed et Bouna à Clichy-sous-Bois. Électrocutés dans un transformateur EDF en tentant de fuir la police, Sarkozy les accuse de cambriolage sur un chantier.
Trois jours d’émeutes s’en suivent, puis une marche blanche semble calmer les choses. Mais tout est relancé par une grenade de police lancée dans une mosquée durant la prière, remettant le feu aux poudres, et voyant les révoltes s’étendre aux quartiers d’à côté, de Montfermeil, de Chelles dans le 77, et les jours suivants à tout le 93. La semaine d’après, c’est toute l’Île-de-France qui s’enflamme, puis l’émeute s’étend à toute la France, exprimant la reconnaissance d’une condition commune. Parmi les cibles visées, outre la police et les institutions étatiques ou municipales, seront notamment visées des entreprises et des écoles, lieux cristallisant les humiliations et le rejet. En parallèle à l’émeute, une prise de parole est arrachée à travers une ébullition de réunions associatives et de prises d’expression publique des jeunes et des habitantes et habitants au travers des médias qui ne se déplacent que lorsque ça brûle. Elles et ils y exposent les problèmes des relations avec la police, le poids des discriminations, de ne pas être considérées comme Françaises et Français (plusieurs jeunes présentent leurs cartes d’identités à la télé) et plus généralement les conditions sociales de vie et de pauvreté dans le quartier. Mais afin de contourner les explications sociales de la révolte, les explications culturalistes iront de bon train, mettant la responsabilité sur les familles, le rap, les islamistes, les dealers et... la polygamie ! De Villepin, alors Premier ministre déclarera l’état d’urgence le 7 novembre, mesure coloniale datant de la guerre d’Algérie. Jusqu’à cette annonce, l’ensemble de la gauche et les syndicats resteront silencieux.
15 ans de mutation politique à gauche
La révolte survient entre l’importante mobilisation lycéenne contre la loi Fillon, et le mouvement d’opposition à ce qui sera la réponse à la révolte par Dominique De Villepin, le contrat première embauche (CPE) et la loi égalité des chances.
Le mouvement anti-CPE verra apparaître des divisions entre les jeunesses et la difficile jonction des révoltes, divisions instrumentalisées par l’État [2], et qui verra des pratiques discriminatoires se faire jour de la part des services d’ordre (SO) des grosses organisations étudiantes comme l’UNEF, reflétant le phénomène d’exclusion de la jeunesse des cités assimilée en bloc à des bandes violentes [3]. De cette phase globale de révolte de la jeunesse va toutefois émerger les années suivantes une nouvelle génération militante, issue des deux jeunesses et soucieuse de dépasser ces divisions par la prise en compte de la question du racisme colonial. De nombreux mouvements et thématiques vont bousculer la gauche durant 15 ans (mobilisations contre l’islamophobie, contre les violences policières avec le comité Adama, emparement des outils des réseaux sociaux pour parler des problématiques racistes, sexistes, historiques etc). À travers les tentatives d’alliance avec les Gilets jaunes et la mobilisation pour George Floyd, la question des violences policières deviendra inévitable, même si en parallèle, une partie de la gauche se joindra à des manifestations de soutien à la police, dans le mouvement contraire de la réaction. En effet, depuis les années Sarkozy et le processus de fascisation qu’il a entamé, la criminalisation des habitantes et habitants des quartiers populaires aura été un acharnement constant, de Zemmour au Printemps républicain. Une grande partie de la gauche, perméable à ces discours, ne se mobilisera pas en 2021 contre la loi Séparatisme.
Les révoltes pour Nahel en 2023
La mort de Nahel, qui voit à nouveau une révolte de la jeunesse populaire s’emparer de tout le pays, refera surgir les quartiers populaires comme sujet politique. On constatera alors les fruits des batailles politiques engagées les années précédentes lorsque LFI et la CGT s’afficheront en soutien à la révolte, appelant non pas au calme, mais à la justice. Contrairement à 2005, la jeunesse révoltée ne se retrouvera pas complètement isolée politiquement [4]. Enterrer la question des violences policières n’est plus possible et des mobilisations auront lieu à Nanterre, puis dans toute la France les semaines suivantes. Une journée de mobilisation est appelée par nombre d’organisations du mouvement social le 23 septembre réunissant 30 000 personnes dans tout le pays, avec pour la première fois une plateforme revendicative large [5] et la convergence de nombreux mouvements, associations et syndicats. Mais après une journée de mobilisation, rien n’a lieu derrière, aucune volonté de pérenniser ce cadre… Pourquoi est-il si compliqué de construire un mouvement des quartiers populaires dont les revendications devraient pourtant faire unité ? [6]
Les évolutions de LFI, que ce soit sur les violences policières, l’islamophobie ou la Palestine sont le résultat de cette décennie de bataille politique menée par la génération 2005-2006, véritable acquis du rapport de force. Les stratégies des mouvements de l’immigration, si tous se réclament de l’autonomie, divergent : le poids de la répression et de la réaction conduit plusieurs militantes, militants et mouvements à faire un bout de chemin avec LFI, d’autres à obtenir des élues issues de quartiers aux différentes échéances électorales pour garantir une autonomie et ne pas être juste des rabatteurs de voix. Mais ces stratégies risquent de faire passer au second plan les mobilisations à la base, avec le risque de retourner dans des rapports clientélistes. Rappelons que sans mobilisation et rapports de force sur le terrain, nombre de revendications ne verront pas le jour, élues ou pas.
Des contradictions de classe
Le sujet politique des quartiers populaires peut être nommé ainsi : c’est celui de la couche du prolétariat non protégée, précarisée, paupérisée et culturalisée, car majoritairement racisée et statutairement divisée dans sa racisation. Subissant conjointement tous les rapports de domination, d’exploitation et différentes formes d’entrave à l’accès aux droits (logement, santé), les destructions des services publics, 30 ans de restructuration néolibérale fermant nombres d’usines et détruisant les solidarités ouvrières qui vont avec, apparaissent chez les habitantes et habitants de ces quartiers des recours à d’autres formes de solidarité ou d’économie (religieuse ou communautaire, deal, etc.). Elles et ils sont pour cela sujets à des stigmatisations, des violences policières systémiques (guerre à la drogue et au terrorisme, chasse aux migrantes et migrants…) et d’incarcérations, car désignées comme ennemies intérieures. Populations parfois sensibles à des questions internationales comme la Palestine, elles et ils sont soumises et soumis à des injonctions à la loyauté nationale, à l’intégration, tout en étant discriminées. Un tel niveau de contradictions matérielles et idéologiques ne peut que conduire à des révoltes. Mais que ce soit de la part du MIB il y a 20 ans ou du Front uni des immigrations et des quartiers populaires (FUIQP) créé en 2011 à Créteil, qui ont tenté ces dernières années d’organiser ces populations, aucun mouvement n’a réussi à se lever à une échelle de masse.
Entre les deux révoltes, les grèves des sans-papiers, les mobilisations des chauffeuses et chauffeurs Uber, des femmes de chambre, des cheminotes et cheminots et des éboueuses et éboueurs durant les retraites et leur visibilité dans les secteurs essentiels de l’économie durant le covid, ont aussi rappelé que les habitants et habitantes de ces quartiers sont des travailleuses et des travailleurs, quand on voulait les stigmatiser comme « lumpenproletatriat », « voyous », « profiteurs » ! Mais dont les problématiques vont au-delà du lieu de travail, ce qui exige un sursaut syndical. Si on veut casser les divisions construites dans le salariat, entre classe ouvrière et classe moyenne doublées du clivage raciste, il faut déjà constater les effets de ces divisions : intérêts des salariées protégées et cadres, petits propriétaires, parfois sur-représentées dans les syndicats au postes de direction ou d’animation, dont les intérêts, le vécu quotidien et l’histoire divergent de façon importante de ceux des travailleuses et travailleurs des quartiers populaires où beaucoup sont précaires, chômeuses, chômeurs, intérimaires, ubérisées, discriminées où dans des branches professionnelles où le syndicalisme touche peu voire pas du tout. Des campagnes comme « Au travail et partout ailleurs, détruisons le système raciste » menée par l’Union syndicale solidaires vont dans le bon sens, il s’agit d’aller plus loin.
Tout un front à reconstruire
On le voit, en 40 ans, les révoltes dites urbaines dont 2005 a été l’acmé ont été concomitantes à des constructions politiques, et à un rapport au reste du mouvement social et à la gauche ayant une histoire. La facilité des stratégies électorales est aussi la conséquence de la difficulté pour les militantes et militants de quartiers de s’unir pour massifier un mouvement à la base et trouver des moyens de pression qui ne soit pas criminalisés. Il s’agirait de reconstruire un front revendicatif social unitaire et intersectionnel comme celui débuté pour la manifestation du 23 septembre 2023, ayant un pied sur les lieux de travail et l’autre dans les quartiers populaires. Sans fétichiser un pseudo « sujet révolutionnaire émeutier » comme parfois on le voit, les révolutionnaires doivent favoriser la création d’espace de convergence et de contre-pouvoirs pérennisés, favorisant l’invitation en masse de la colère des habitantes et habitants autrement que lors d’épisodes émeutiers mobilisant essentiellement les très jeunes. Les révolutionnaires doivent contribuer à faire gagner leurs revendications globales et faire cesser qu’elles soient perçues avec méfiance et comme non centrales par la gauche et les syndicats, sans quoi aucun recul du fascisme et aucune transformation sociale ne sera possible.
Nicolas Pasadena (commission Antiracisme de l’UCL)
CHRONOLOGIE
1981 « rodéos des Minguettes » à Vénissieux, puis dans le reste de la banlieue lyonnaise.
AUTOMNE 1983 Marches pour l’égalité et contre le racisme, acte de naissance politique de la jeunesse « issue de l’immigration », suivies un an plus tard de « Convergence 84 » : création d’SOS Racisme, les Marches seront ethnicisées et rebaptisées « marches des beurs ».
1990-1991 nouvelles révoltes à Vaulx-en-Velin à la suite de la mort de Thomas Claudio, puis à Manthes-la-Jolie à la suite de la mort de Aissa Ihich et Youssef Khaif, les policiers ne sont condamnés qu’à du sursis.
1994-1995 révolte dans le 18e arrondissement de Paris à la suite de la mort dans un commissariat de Makomé Mbowolé, tué à bout portant. Ces événements inspireront le film La Haine de Mathieu Kassovitz, provoquant l’ire des syndicats de Police. Création du Mouvement de l’immigration et des banlieues (MIB).
1997 ET 2002 révoltes à Dammarie-les-Lys (77) à la suite de la mort d’Abdelkader Bouziane (1997) et Mohammed Berrichi (2002), création de l’association Bouge qui bouge, qui mènera une longue lutte pour la vérité et la justice et subira un harcèlement politique local.
11 MAI 1998 loi Chevènement anti-immigration.
2002-2004 campagne « Justice en banlieue » initiée par le MIB.
PRINTEMPS 2005 mouvement contre la loi Fillon, appel des Indigènes de la République, massivement signé.
DU 27 OCTOBRE AU 15 NOVEMBRE 2005 révoltes des quartiers populaires, touchant 400 quartiers, proclamation de l’état d’urgence le 7 novembre.
PRINTEMPS 2006 mouvement anti-CPE et contre la loi Égalité des chances.
2007-2017 de nombreuses révoltes : Villiers-le-Bel suite à la mort de Mushim et Lakhamy (2007), à Grenoble suite à la mort de Karim Boudouda (2011), à Beaumont-sur-Oise suite à la mort d’Adama Traoré (2016), à Aulnay suite à l’agression policière de Théo Luaka (2017) et révolte à Bobigny lors d’un rassemblement de soutien le 11 février.
2018 mouvement des Gilet jaunes, prise de conscience que les violences policières acceptées dans les quartiers populaires s’étendent au reste de la population.
2018 mort de Nahel Merzouk, suivie de 11 jours de révoltes dans les quartiers populaires de toute la France.






