Entretien

Pierre Stambul (UJFP) : « Notre audience s’accroît »

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Professeur de mathématiques à Marseille, Pierre Stambul est également un des animateurs d’Émancipation, la tendance syndicaliste révolutionnaire de l’Éducation, présente notamment à la FSU et à Sud. Il est adhérent aux Ami-e-s d’Alternative libertaire, l’association de soutien à notre mensuel.

L’Union juive française pour la paix (UJFP) bataille depuis des années contre le sionisme et dénonce la politique criminelle d’Israël. Adhérent depuis 2002, Pierre Stambul en a été président en 2006-2007 et est aujourd’hui membre de son bureau national. Il multiplie les conférences sur le sionisme et donne souvent des interviews dans les médias du Maghreb et sur les radios associatives. Aujourd’hui c’est à Alternative libertaire qu’il répond.

On a beaucoup vu l’UJFP en janvier dans les manifestations contre la guerre israélienne à Gaza. L’association est-elle en pleine croissance ?

Pierre Stambul : L’émotion et l’indignation face à une armée écrasant un peuple ont été ressenties par l’ensemble du mouvement de soutien au peuple palestinien. Les Arabes vivant en France ont fait le lien entre Gaza et les discriminations qu’ils subissent quotidiennement. Ce que nous avons « en plus » à l’UJFP, c’est l’impact : dès que sont apparues les banderoles « Juifs et Arabes ensemble contre l’occupation » ou même, comme à Paris, « Israéliens contre l’Apartheid », il y a eu une grande émotion, un soulagement (« tous les Juifs ne sont pas comme le Crif » [1]), une écoute attentive de ce que nous disons, une demande clairement exprimée de rencontres et d’échanges. Alors qu’il y avait dans l’UJFP des engueulades ou des divergences (sur la question laïque), il y a eu cette fois unanimité. Chacune et chacun, à sa façon, a craché ses tripes. Le texte « Je suis juif et j’ai honte » distribué jusqu’à la synagogue de Sarcelles, c’est un militant de l’UJFP. Le pamphlet « Effacez le nom de mon grand-père à Yad Vashem » [2], c’est un autre militant de l’UJFP. Beaucoup de Juifs opposés au communautarisme qui supportent très mal le crime commis en leur nom par un État qui se dit juif, nous ont rejoints et notre audience s’accroît.

Comment définiriez-vous votre ligne politique ? Post-sioniste ? Antisioniste ?

Pierre Stambul : Dans sa charte, l’UJFP se définit comme laïque, anti-communautaire et non-sioniste. C’était un peu pour ne pas effaroucher des militantes et des militants qui voulaient en rester à une critique de l’État d’Israël. La grande majorité des camarades de l’UJFP sont farouchement antisionistes. D’ailleurs, un International Jewish Anti-zionist Network (IJAN) vient de se créer sur ces bases. À l’avant-dernier congrès de l’UJFP, nous avons voté une motion « Le sionisme est un obstacle à la paix ». Moi-même, je multiplie les conférences expliquant les mensonges du sionisme (il n’y a eu ni exil, ni retour) et toutes ses facettes : un nationalisme copiant les pires tares des nationalismes européens, un colonialisme sans métropole visant à massacrer ou expulser le peuple indigène, un projet idéologique ayant fabriqué un « homme nouveau » basé sur le complexe de Massada, l’histoire falsifiée, la peur, l’instrumentalisation de l’antisémitisme et l’affirmation que les Juives et les Juifs ne pourraient vivre qu’entre eux. C’est aussi le projet de fabriquer un pion avancé de l’Occident dans le cadre du « choc des civilisations ». Il ne peut pas y avoir de paix juste avec le sionisme. Quelle que soit la solution choisie, toutes et tous les habitants de la région devront avoir les mêmes droits, ce qui exclue toute perpétuation d’un « État juif ». Pour sortir de cette guerre, il faudra en revenir au droit : l’égalité totale, politique, économique, sociale entre les peuples, le refus de toute occupation, la fin du colonialisme et du militarisme, le droit au retour des réfugiés palestiniens. S’il doit y avoir un compromis, il faudra commencer par reconnaître que la Naqba [3] était un crime.

Pas mal de militantes et de militants d’extrême gauche se savent juifs et applaudissent l’UJFP mais rechignent néanmoins à adhérer à cause du caractère communautaire, selon eux, de cette association. Que leur dites-vous ?

Pierre Stambul : J’ai eu la même réaction au départ. Je suis athée (comme la moitié des 6 millions de morts du génocide) et non-circoncis. Adhérer à une association avec, dans son sigle, le J était au départ un crève-cœur. Je citerai quatre raisons fondamentales de militer pour la Palestine dans l’UJFP.

1) Une raison très égoïste : « pas en notre nom ». Dans les premières réunions de l’UJFP, chacune et chacun faisait son « outing » en expliquant son itinéraire personnel et l’impossibilité de supporter la caricature meurtrière incarnée par Tsahal ou le Crif.

2) Plus fondamentalement, la guerre en Palestine pose des questions universelles : l’égalité, le refus du colonialisme, le droit des peuples. Puisque cette guerre n’est ni raciale, ni ethnique, ni religieuse, ni communautaire, il est important qu’il y ait une composante juive dans le soutien à la Palestine.

3) Il y a en Israël des gens fantastiques : Anarchistes contre le mur, refuzniks, intellectuel-le-s… Nous sommes, avec d’autres associations juives progressistes, leur caisse de résonance. Si une paix est possible, ce sera grâce à ce qu’ils et elles ont su faire : la jonction avec « l’autre ».

4) Enfin, les sionistes agitent en permanence des crimes européens (l’antisémitisme, le génocide) pour justifier la destruction de la Palestine. Parce que nous sommes aussi les enfants de cette histoire, nous sommes bien placés pour démonter cette instrumentalisation. Encore une fois, nous sommes opposés au communautarisme et il y a des non juifs à l’UJFP.

Propos recueillis par Guillaume Davranche (AL Paris-Sud)

  • L’UJPF publie une revue, De l’autre côté, et dispose d’un site web : www.ujfp.org

[1Conseil représentatif des institutions juives de France : très à droite et pro-israélien, interlocuteur officiel de l’État français.

[2Mémorial à Jérusalem, affichant les noms des victimes du génocide.

[3Naqba : la « catastrophe » que fut l’expulsion des Arabes de Palestine pendant la guerre de 1948.

 
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