Héritage politique

Plateforme/Synthèse : Une opposition qui fait toujours sens




Si cent ans plus tard le débat entre la Plateforme et la Synthèse peut sembler vieux et dépassé, il continue pourtant de révéler des clivages profonds dans la nature même de l’anarchisme, clivages qui modifient encore aujourd’hui le paysage organisationnel de l’ensemble du mouvement anarchiste.

La situation historique de 1926 est bien différente de la nôtre : nous ne connaissons plus l’espérance d’une révolution mondiale imminente, nous ne sommes ni à la sortie de la Première Guerre mondiale et des traumatismes qu’elle a engendré, ni à la sortie de la Révolution russe et de l’expérimentation d’une société libertaire en Ukraine, avec ses espoirs et ses échecs… Tous ces points pourraient faire penser qu’au vu de leurs contextes particuliers de rédaction, les éléments de la Plateforme comme de la Synthèse seraient désormais obsolètes, car répondant à des besoins d’une époque qui n’est plus la nôtre. Ainsi, il peut être légitime de se demander si se soucier du débat opposant la Plateforme et la Synthèse est encore pertinent aujourd’hui.

Très clairement, la question de l’organisation anarchiste ne se pose plus comme il y a cent ans. La Plateforme revêt une forme d’organisation quasi militaire, inspirée de la Makhnovschtchina, dans le but d’être prêt et prête à défendre la révolution prochaine. Ainsi aujourd’hui, les organisations dites plateformistes ne cherchent pas à reproduire le texte à la lettre, elles l’adaptent à notre époque et à nos milieux, tout en en gardant l’esprit de base. Cette modernisation mène, par exemple, les communistes libertaires français et françaises à privilégier depuis l’époque de l’Union des travailleurs communiste libertaire (UTCL) l’unité stratégique plutôt que l’unité tactique [1]. Entre temps, d’autre modèles organisationnels communistes libertaires ont également émergé, comme le spécifisme, qui influence aujourd’hui (en supplément de la Plateforme) les anarchistes sociaux et organisées du monde entier.

Du côté de la Synthèse, la thèse de base revenant à découper l’anarchisme en trois courants (communisme libertaire, individualisme anarchiste et anarcho-syndicalisme) est vieillissante. Son contexte est la sortie du Congrès anarchiste international d’Amsterdam de 1907, qui a cristallisé l’opposition entre les communistes libertaires partisans d’un « parti » anarchiste [2] (Malatesta) et les anarcho-syndicalistes appelant à concentrer l’investissement des anarchistes dans les syndicats (Monatte). Cette thèse est aujourd’hui entièrement obsolète : les anarchistes organisées (dont l’UCL) ayant complètement intégré la stratégie du dualisme organisationnel, qui mêle investissement syndical et construction d’une organisation spécifique communiste libertaire.

Mais certains éléments restent intemporels. Le mouvement anarchiste reste toujours parcouru par des principes anti-organisationnels : de la valorisation de groupes d’affinités locaux (peu organisés et reproduisant par manque de cadre les oppressions sociales), au refus de la coordination des anarchistes dans le construction de contre-pouvoirs perçue comme autoritaire.

Au-delà du débat opposant la Plateforme et la Synthèse, les communistes libertaires de tendance plateformiste ont réconcilié le meilleur du marxisme révolutionnaire et le meilleur de l’anarchisme pour faire de l’organisation anarchiste un moyen au service de l’émancipation des masses laborieuses.
Niya (UCL Paris Nord-Est)

La définition de l’anarchisme

Et pourtant, il y a un point du débat Plateforme/Synthèse qui fracture encore aujourd’hui le mouvement anarchiste entre les héritiers et héritières de ces deux grandes tendances : c’est la question de l’origine de l’anarchisme, de sa nature même. La Plateforme avait, à son époque, cherché à donner à l’anarchisme un aspect définitif, aspect dans lequel toutes et tous les anarchistes organisés et lutte des classes se retrouvent et ce, qu’importe la période.

Là où la Synthèse définit l’anarchisme comme un « mouvement philosophique et social » [3], la Plateforme exclut de sa définition les aspects moraux et philosophique. Au contraire, pour nous, plateformistes, l’anarchisme n’est « pas une belle fantaisie, ni une idée abstraite de philosophie : c’est le mouvement social des masses laborieuses » [4], l’anarchisme naît dans le mouvement ouvrier de la Première Internationale, ses grandes idées – l’autogestion, la socialisation, le fédéralisme, le communalisme, etc. – sont des créations spontanées des travailleuses et travailleurs en lutte contre le capitalisme et l’État, cherchant à construire une société nouvelle, égalitaire et anti-autoritaire. Les penseuses et penseurs qualifiés de « précurseurs » ou « fondateur », n’ont rien inventé, leur rôle a été de retranscrire les aspirations émancipatrices des masses populaires.

Notre héritage

Cette rupture mène à une autre. L’écartement d’office des individualistes dans la conception de l’anarchisme est en totale contradiction avec la volonté des synthésistes d’unifier l’anarchisme. Nous, plateformistes, tirons le bilan de l’incapacité pour les communistes libertaires de s’organiser efficacement avec les individualistes, historiquement partisans de la désorganisation. La division qui existe entre ces deux conceptions de l’anarchisme est si grande qu’elle ne peut mener qu’à des querelles constantes, des stratégies et pratiques militantes contradictoire qui se neutralisent réciproquement… Ces différences ne pourraient mener qu’à l’immobilisme et l’inefficacité de nos organisations, c’est pourquoi il est important de rester dans le sillage de la Plateforme, d’en préserver l’héritage tout en restant ancré dans notre présent afin de l’y adapter au mieux.

Voline (1882-1945) est l’un des théoriciens de la Synthèse anarchiste.
La feuille Charbinoise

Par conséquent, les quatre piliers du plateformisme – unité tactique et stratégique, unité théorique, responsabilité collective et individuelle, fédéralisme – restent des références majeures pour toutes les organisations anarchistes qui, à travers le monde, cherchent à devenir une force politique conséquente, à avoir une activité révolutionnaire efficace et une réelle assise auprès des masses populaires. Pour un anarchisme organisé de lutte des classes !

Arkann (UCL Amiens)


EXTRAITS DE LA SYNTHÈSE ANARCHISTE DE VOLINE

On désigne par « synthèse anarchiste » une tendance qui se fait actuellement jour au sein du mouvement libertaire, cherchant à réconcilier et ensuite à « synthétiser » les différents courants d’idée qui divisent ce mouvement en plusieurs fractions plus ou moins hostiles les unes aux autres. Il s’agit, au fond, d’unifier, dans une certaine mesure, la théorie et aussi le mouvement anarchistes en un ensemble harmonieux, ordonné, fini. [...]

Les trois idées maîtresses qui, d’après la Déclaration, devraient être acceptées par tous les anarchistes sérieux afin d’unifier le mouvement, sont les suivantes :

1. Admission définitive du principe syndicaliste, lequel indique la vraie méthode de la révolution sociale ;

2. Admission définitive du principe communiste (libertaire), lequel établit la base d’organisation de la nouvelle société en formation ;

3. Admission définitive du principe individualiste, l’émancipation totale et le bonheur de l’individu étant le vrai but de la révolution sociale et de la société nouvelle.

Tout en développant ces idées, la Déclaration tâche de définir nettement la notion de la « révolution sociale » et de détruire la tendance de certains libertaires cherchant à adapter l’anarchisme à la soi-disant « période transitoire ». Cela dit, nous préférons, au lieu de reprendre les arguments de la Déclaration, développer nous-mêmes l’argumentation théorique de la synthèse.

[1Voir l’article du même dossier «  Dépasser la Plateforme : L’unité tactique en question  ».

[2«  Nous entendons par parti anarchiste l’ensemble de ceux qui veulent contribuer à réaliser l’anarchie, et qui, par conséquent, ont besoin de se fixer un but à atteindre et un chemin à parcourir  » Malatesta, «  L’organisation  », L’Agitazione, 1897.

[3Sébastien Faure, La Synthèse anarchiste, 1928.

[4Archinov, Nestor Makhno, Ida Mett, Valesvsky, Linsky, Plate-forme d’organisation des communistes libertaires, 1926.

 
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