Poésie : Pinson, « Sentimentale et naïve »

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Les essais poétiques ne sont pas si nombreux pour qu’ils échappent à la lecture d’un être curieux du mouvement poétique et pourtant j’ai l’impression que c’est ce qui se passe. Ces ouvrages n’ont pas la place qu’ils méritent.

Jean-Claude Pinson, par ce dernier livre, assure une certaine continuité avec Habiter en poète publié en 1995. Sentimentale et naïve serait la poésie, semble nous dire l’auteur : sentimentale, car « davantage réflexive..., dont l’existence confrontée à la perte de l’unité harmonieuse avec la nature, est de plus en plus soumise à la loi d’un entendement analytique... », ce que serait la poésie d’aujourd’hui qui a perdu cette naïveté, cette « relation intuitive au monde, que les Anciens, eux, possédaient. » Bien évidemment, la frontière entre les deux n’est pas si clairement établie, et Jean-Claude Pinson, à travers l’exemple de Léopardi, s’interroge sur cette « naïveté seconde et poéthique » qui « s’emploiera à réveiller […] les sensations et sentiments de l’éternel enfant » de ce poète. De là, cette opposition ou cette complémentarité avec la philosophie, dont les chemins se séparèrent et plus que le philosophe, le poète est devenu métaphysicien. « Habiter en poète » est donc une idée qui peut conduire « l’homme ordinaire (en) héros pour autant qu’il résiste à tout ce qui nie son droit à créer ses métaphores propres... » Et si le philosophe « domestique les mots », écrire en poète, c’est au contraire ramener les mots « à l’état sauvage » ou « monter les mots comme des chevaux ».

De la praxis

Dans la seconde partie de l’ouvrage, l’auteur aborde la « critique de la raison poétique », ce qui sous-entend une étude sur la poésie pensante. Avec les romantiques allemands, la poésie était considérée comme une grâce, un don ; le poète était le centre du monde, celui qui prenait en charge le destin de l’humanité avec ses interrogations métaphysiques et ontologiques. Toutefois cette idée, même si la mémoire collective y reste profondément attachée comme à un mythe, a tourné court, si je puis dire, dans l’histoire de la poésie, avec Baudelaire, père des poètes modernes, qui donna à la poésie lucidité et architecture ; avec Rimbaud pour sa poésie de tous les sens, et avec Mallarmé pour cet approfondissement de la poésie jusqu’à « l’extrême complexité des résultats. » (in La Structure de la poésie moderne de Hugo Friedrich).

Bien entendu, Jean-Claude Pinson a raison de noter cette contradiction que si « la poésie ne pense pas » elle émet du sens et qui dit sens dit pensée. Le hiatus qui se révèle est tout à fait cohérent quant à l’idée de poésie, car celle-ci révèle autant le poète qu’elle révèle le lecteur : « le sens insiste ou subsiste dans la proposition » selon Deleuze cité par l’auteur. Toutefois dans « De la pluralité des Muses », Jean-Claude Pinson indique que, effectivement, « certaines poétiques […] sont d’abord tentées de travailler au dérèglement maximal des sens » mais qu’à l’infini du langage, selon Yves Bonnefoy, il faut préférer le seul absolu qui soit : « l’absolu de l’existence » ! Au travers de ces questions, et par ce fil poétique un et multiple tissé au cours des siècles, la poésie a fini par être « défitichisée » par les poètes eux-mêmes, pour devenir peut-être une « légère machine d’existence » !? Paradoxe des poètes qui n’attendent que la consécration et dont l’orgueil les pousse à ne croire qu’en leur propre expérience, ce qui nous permet de s’interroger sur le fait que, si la poésie est plutôt poiesis (de l’ordre du faire) que du praxis (celui de l’agir), elle n’en garde pas moins sa charge émotionnelle et par-delà sa fonction active, à construire la vie ! Léopardi disait (cité par JC Pinson) dans son Zibaldionne : « la poésie est pour nous comme une source de fraîcheur, elle accroît notre vitalité. » Témoignage d’une grande espérance envers la poésie et la vie !

Poésie et athéisme

Mais on ne saurait parler poésie sans parler lyrisme sur lequel maints éminents poètes se sont penchés. C’est donc en toute logique que Jean-Claude Pinson revient sur cette question au travers « de l’athéisme poétique aujourd’hui ». Posons la question : peut-on être lyrique tout en étant athée, en soulignant que cet athéisme n’est pas uniquement celui de la religion au sens strict du mot, et quelle forme poétique l’athéisme suppose-t-il ? « Le poète athée » a renoncé à toute forme de croyance romantique, mais « on suppose qu’il a à coeur la recherche d’une intensité autre dans le langage. » L’auteur tente un parallèle entre Léopardi pour qui la poésie « contribue à tonifier l’existence » alors que Alain Badiou pense la poésie « opérateur de vérités sui généris, locales, irréductibles à toutes les autres formes de vérités. » Le débat est ouvert et le demeure, ce qui n’empêche pas la poésie, malgré l’absence de réponses définitives et ce qui ne saurait être au fond très poétique, d’apparaître aujourd’hui « plus présente qu’éclipsée ».

Jean-Michel Bongiraud

- Jean-Claude Pinson, Sentimentale et naïve, Editions Champ Vallon, 23,50 euros.

 
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