Point de vue : L’exploitation économique, source de la prostitution

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Cet article fait suite à une tribune d’une camarade d’AL parue en novembre 2002 dans Alternative libertaire et intitulé « Abolir la prostitution » qui pose comme unique racine de la prostitution, la domination de l’homme sur la femme - oppression multiforme et ô combien réelle - mais qui en oublie l’aspect pour nous primordial : celui de la domination économique.

Partir, dans notre analyse, du seul constat de la domination patriarcale, risque de mener nos luttes contre le système prostitutionnel dans une impasse.

Vendre son corps, ou plutôt le « louer » pour le plaisir d’autrui n’est pas l’apanage des seules femmes, même si ce sont elles qui sont majoritairement exploitées dans ce commerce, au même titre qu’elles subissent les autres effets d’une oppression millénaire : maltraitance conjugale, salariées sous payées, temps partiel imposé, représentation minorisante dans les instances de direction économiques ou politiques, etc.

Prostitution : une déclinaison aussi au masculin

La prolifération des jeunes hommes prostitués, fuyant la misère des pays du Sud pour celle des trottoirs des grandes métropoles du Nord doit nous amener à nous questionner. Ce phénomène est-il nouveau ou simplement aujourd’hui plus visible ? Aujourd’hui on paie monétairement ce qu’autrefois on obtenait - plus clandestinement peut-être - en échange de l’embauche d’un membre de la famille, d’un logement, d’un passe-droit quelconque.

Les pratiques homosexuelles entre hommes, trop facilement qualifiées de « culturelles » et issues de l’interdit de la sexualité entre homme et femme en dehors du mariage (forcé la plupart du temps) dans des pays où les valeurs machistes sont exacerbées, cachent aussi un rapport de domination économique des adultes sur les adolescents, des plus vieux sur les plus jeunes.

Le point commun de l’ensemble de ces réalités est que ce commerce est exclusivement au bénéfice d’hommes. Mais est-ce toujours le cas ?

Il est de bon ton, lorsque l’on parle de prostitution, de n’aborder que le sort des plus exploités, des plus maltraités, et de passer sous silence - sous le prétexte qu’il ne s’agirait pas de la même chose - les gigolos, les prostitués « de luxe » (?) au bénéfice de femmes, dont l’existence perturbe le schéma dominant des hommes et des femmes.

Prostitué sans proxénète, il nous rappelle que les femmes aussi peuvent louer le corps d’un être humain pour leur propre plaisir (voir aujourd’hui les annonces qui se multiplient sur Internet…).

La libération des femmes de l’oppression masculine ne semble alors pas suffisante pour éradiquer les pratiques prostitutionnelles en général.

En fait, la prostitution avec ou sans monnaie sonnante et trébuchante, d’hommes et de femmes, au profit d’hommes ou de femmes, reflète fidèlement les échelles de dominations sociales et économiques : hommes/femmes, Nord/Sud, riches/pauvres, etc.

Sexualité : une construction sociale

Afin de pouvoir débattre sereinement, il nous semble important de rappeler quelques évidences concernant la sexualité en général.

Contrairement à la majorité des mammifères, nos amours ne sont pas tributaires des saisons, de la lune ou d’une quelconque circonvolution cosmique et la disparition des instincts - au sens propre du terme - font des animaux que nous sommes, des êtres dont les pulsions sont contenues ou libérées, déviées, sublimées ou contournées par quelque chose que nous sommes les seuls à posséder : la conscience. Les plaisirs, les désirs, les émotions passent toujours par le filtre d’une construction psychologique individuelle élaborée dans un milieu collectif qui nous transmet les valeurs essentielles de même que les interdits et les gratifications. Les interdits moraux fortement ancrés ont la capacité de réfréner les pulsions animales.

C’est la raison pour laquelle dire que la prostitution c’est l’endroit où s’exprime la part violente et purement dominatrice du désir masculin nous semble au mieux maladroit, au pire dangereux par la référence - probablement inconsciente - à la sociobiologie. Cela signifie-t-il que le désir masculin serait intrinsèquement et inexorablement porteur de violence et de domination ? Et seulement lui ?

De même, l’idée répandue selon laquelle le désir masculin serait plus « irrépressible » que le désir féminin, outre qu’il tente de légitimer la prostitution féminine, relève du fantasme collectif d’une société machiste.

Ce n’est pas la sexualité masculine générique ou individuelle qui fait des hommes des « consommateurs » de prostituées, ce sont les valeurs dominantes de notre société : ses permissivités, ses codes de reconnaissance, ses tabous…

Valeurs sociales et rites d’initiation

Si l’on note, d’une part, que les femmes prostituées sont les victimes régulières d’agressions et de violences de la part de leurs « clients », si, d’autre part, on peut dénombrer chez ces derniers nombre de pathologies comportementales graves, on ne peut pas considérer sérieusement que ce sont tous des pervers polymorphes. Il ne s’agit pas de pathologies individuelles mais collectives, en ce sens que ce sont les valeurs d’une société malade qui génèrent la prostitution.

Rappelons-nous le rite initiatique - pas si vieux - qui consistait à considérer qu’un jeune ne serait un homme que « quand il aura fait son service militaire et aura été voir les putes » (opération souvent jumelée d’ailleurs…). Passage(s) obligatoire(s), souvent douloureux, et dont bon nombre se seraient bien passés !

Les « amateurs » de prostitué(e)s ne sont pas tous - et loin s’en faut - en position dominante socialement et nombre d’entre eux sont issus des milieux ouvriers, employés ou défavorisés. Les immigrés isolés en France, loin de leurs familles font partie de cette population : super exploités exploiteurs à leur tour… Dire que la prostitution est un rapport d’oppression économique entre hommes riches et femmes pauvres nous semble alors un peu simpliste et renvoie à une culpabilité individuelle, donc à une pénalisation tout aussi individuelle.

La pauvreté, mère de la prostitution

Tant qu’il y aura de la pauvreté, il y aura prostitution de la part des plus démuni(e)s et organisation de cette exploitation par des tiers à des fin (très) lucratives.

La pauvreté pousse à faire commerce de tout pour s’en sortir ou pour s’enrichir : certains vendent leur sang (USA), d’autres leurs enfants (Asie, Amérique latine) et tout le monde se souvient encore du chômeur français qui proposait un de ses reins contre un emploi. Louer son corps pour le plaisir de l’autre entre dans cette logique.

L’organisation de la prostitution participe d’une économie parallèle comme le vol, le racket, le deal, etc. L’attrait d’un enrichissement rapide pour tous ceux et celles qui viennent des pays pauvres constitue pour les hommes et proxénètes une solution, pour les femmes et hommes prostitués, inconscient(e)s des réalités qui les attendent, une illusion.

C’est donc bien à un système économique qu’il faut s’attaquer.

Quelles positions, quelles actions ?

Elles doivent être élaborées sur la base du double constat que la prostitution est la manifestation la plus brutale de la domination masculine et la plus extrême des rapports économiques et sociaux.

La lutte contre la domination patriacale doit donc être étroitement liée avec celle pour la répartition des richesses, et le combat politique que nous menons en général.

En ce sens, les propositions en matière de droit des personnes nous semblent tout à fait pertinentes : protection sociale, retraites, protection des mineur(e)s, revenu garanti pour toutes et tous, etc… et refus de toute criminalisation de la pauvreté. La protection et l’accueil des jeunes hommes et femmes issu(e)s des pays pauvres apparaît comme un travail essentiel en amont.

La question des luttes concrètes se pose et la question politique et stratégique de fond tourne autour de la question : participerons-nous aux luttes revendiquant des droits attachés au statut des prostituées ? Et qu’en disent les intéressé(e)s eux/elles-mêmes ?

Militantes et militants dans de nombreux secteurs (syndicalisme, droit des femmes, droit au logement, antiracisme, antifascisme, immigration…), nos conceptions politiques ont toujours été de développer nos actions avec les premier(e)s concerné(e)s… parce qu’on ne fait pas le bonheur des gens sans eux ni contre eux. À nous de convaincre, de faire avancer les consciences dans les luttes et non à côté.

Développer des revendications sans concertation avec les victimes du système prostitutionnel risque de nous amener à n’avoir qu’une position moraliste sur la question.

Une parole confisquée

Reléguées au banc de la société, condamnées par la morale comme responsables de tous les vices, les prostituées ont longtemps été diabolisées et considérées comme étant responsables de leur sort. Les mentalités évoluent, notamment grâce aux luttes émancipatrices des femmes - dont les prostituées elles-mêmes - et la perception qu’en a la population évolue petit à petit.

Une partie de plus en plus importante de la population est consciente qu’on ne se prostitue pas par plaisir, qu’elles sont les victimes de proxénètes, et que, pour la plupart, leur itinéraire a été marqué de malheurs, de douleurs et de traumatismes successifs.

Au dénigrement se substitue la compassion voire la pitié.

Mais nous restons dans une logique moralisatrice où, sous couvert de constats objectifs (nombre d’entre elles ont été victimes de violences sexuelles, sont issues de milieux modestes ou défavorisés, ont peu de bagages scolaires, se droguent) l’être diabolique devient un être assisté, sans libre-arbitre, dont la parole ne peut qu’être entachée de ses traumatismes psychologiques, de la peur du proxénète ou de son asservissement à la drogue. C’est faire bien peu de cas, d’une part des capacités de résiliences de la nature humaine, et d’autre part de leur dignité.

Nous devons les écouter. Ecouter celles et ceux qui ont cru s’enrichir facilement en immigrant en Occident, écouter celles et ceux qui revendiquent le droit de se prostituer, même si nous considérons que ce n’est là que l’expression d’une adaptation résignée à une vie et un monde de violence et d’injustice, écouter celles et ceux qui revendiquent, même si cela doit remuer nos consciences et nos principes.

Ce n’est qu’après une meilleure connaissance des réalités et des gens, que nous pourrons décider quels axes de lutte seront prioritaires.

La revendication de droits attachés au statut de prostitué(e)s peut être un piège vers l’institutionnalisation du commerce humain, mais il est peut être aussi une étape indispensable pour l’émancipation des prostitué(e)s.

Devons-nous absolument nous enfermer dans le cadre restreint des étiquettes : « abolitionniste », « réglementariste » ou « prohibitionniste » ?

Nous devons rechercher les alternatives qui nous permettent de sortir de ce manichéisme et ne pas perdre de vue que la prostitution n’est pas tant « une affaire de sexe qu’une affaire de sous ».

Là encore, il s’agit bien de lutte de classes !

Chloée (CAL 93), Laetitia (CAL Paris Est)

 
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