Quartiers populaires 1/2 : La « gauche sociale » a son mot à dire

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Construire l’autonomie populaire dans les quartiers ? Jean-Marc qui travaille dans le quartier populaire de la Reynerie, à Toulouse, militant associatif, syndicaliste et communiste libertaire, expose les difficultés auxquelles se heurte la « gauche sociale ».

Il y a plus de cent ans, pendant la Révolution russe de 1905, les enfants juifs déclenchaient « l’Intifada » à Lódz, en Pologne. Le poète Shmerge Kgerzinski en avait fait un chant populaire en yiddish : « Pères, mères et enfants/ Construisent des barricades/ Dans les rues sillonnent/ Les bataillons ouvriers/ Passe la police/ Les enfants lancent des pierres. » Est-ce un pied de nez de l’histoire ? À l’époque, le mouvement ouvrier juif donnait sens à cette révolte des jeunes, et les adultes n’étaient pas loin. C’est la grande différence avec la révolte actuelle des « banlieues » !

Des noyaux de résistance subsistent dans les quartiers populaires. Des militantes et des militants développent, au quotidien, loin des couvertures médiatiques, des espaces de combativité. Cette « gauche sociale » crée rarement l’événement mais travaille, sans relâche, avec peu de moyens, au développement d’une parole habitante autonome. Le terme de « gauche sociale », encore peu usité en dehors des sphères militantes, se distingue de la gauche politicienne par le caractère même de son intervention, tournée essentiellement vers le terrain social, déconnecté pour l’essentiel des enjeux électoraux. On y trouve des militantes et des militants syndicaux, antiracistes, antifascistes, féministes et même « altermondialistes ».

Qui sont les militantes et les militants de cette « gauche sociale » ? Ce sont souvent des habitantes et des habitants, exerçant des professions intermédiaires, ayant un vif intérêt pour la culture, l’éducation, le politique, et qui sont engagé-e-s dans des structures de défense des locataires, des comités de quartiers ou comme bénévoles dans des associations de quartiers ou antiracistes, féministes, de soutien aux sans-papiers... Ce sont des salarié-e-s du quartier : enseignantes et enseignants, gardiens d’immeubles, jardiniers, travailleurs sociaux…

Leur activité militante se situe à la frontière entre professionnalisme et action politique. L’équilibre est fragile, souvent mis en danger par les pressions institutionnelles et/ou sociales qu’ils subissent. Leur activisme devient, alors, un véritable parcours du combattant et réclame beaucoup d’énergie, d’autant que nombre de leurs collègues qui sont, au mieux, dans une démarche volontariste, mâtinée d’humanitaire, n’ont aucune conscience politique claire. Leur rejet des politiciens est fort, car ils et elles subissent les pressions des élus locaux. Cette gauche sociale se trouve de fait dans l’obligation de s’adresser tant aux habitantes et aux habitants qu’à leurs propres collègues de travail. La démarche syndicale devient alors tout aussi importante que le travail global sur le quartier.

La gauche sociale est donc plurielle. Elle a des pratiques hétérogènes et, en partie, éclatées. Cet aspect diffus les protège de la répression institutionnelle mais les handicape pour construire un projet fédérateur. Son rôle de « minorité agissante de fait » lui confère une place particulière : celle d’actrice incontournable d’une démarche de revendication collective des habitantes et habitants des quartiers populaires.

Avec les élus : je t’aime, moi non plus

De nombreux débats politiques la traversent : la délinquance, la jeunesse, la domination de classe, le rapport à l’État, la radicalité, etc. Récemment, une nouvelle problématique est apparue : la « gestion néocoloniale » de certains quartiers populaires est-elle liée à l’histoire française ou au fait universel de domination ? La question des rapports de classe doit-elle tenir compte des comportements identitaires ? La tenue, ce mois-ci, du Forum social des quartiers populaires, place cette question au centre du débat.

Les pouvoirs publics cherchent à instrumentaliser ces militantes et ces militants pour en faire des régulateurs de la contestation – ce qui est rarement de leur goût. On assiste parfois à de véritables chasses aux sorcières. L’État et ses représentants – mairies, préfecture, conseils généraux – modulent leurs griefs suivant leur couleur politique. Pour la droite, ce sont des éléments subversifs fauteurs de troubles qu’il faut faire taire. Les mairies PS les considèrent comme des éléments incontrôlables avec qui il faut, parfois, négocier pour en atténuer les nuisances. Pour les mairies PCF, sauf exception, ce sont des dissidents, des gauchistes avec qui l’on ne traite pas.

Ferments de démocratie directe

Les militantes et les militants de la gauche sociale se défient généralement du fonctionnement étatique et partidaire, même si toutes et tous, loin s’en faut, n’ont pas choisi de couper les ponts – la réalité est plus complexe, par pragmatisme ou à cause du poids de l’idéologie social-démocrate. Mais cette gauche sociale, qui s’inscrit dans des dynamiques d’auto-organisation, induit un modèle démocratique très différent de celui des partis politiciens.

Les pratiques assembléistes de ces gauches sociales, empreintes de démocratie directe, consistent pour l’essentiel à redonner et faire circuler la parole des habitants trop longtemps confisquée. C’est un peu la première phase de la démocratie directe, bien qu’on soit encore loin de l’élaboration et de la prise de décision collective.

Quant à la « démocratie participative », sorte de compromis entre l’aspiration à la parole du plus grand nombre et la gestion classique par une classe politicienne professionnelle, elle n’a guère de chance d’aboutir. Il semble que la seule chose viable soit non pas l’association mais la confrontation entre pouvoir et contre-pouvoir.

Certes, les actrices et les acteurs de la gauche sociale rencontrent de nombreuses difficultés. L’épuisement et le turn-over sont fréquents devant l’ampleur de la tâche. Leur faiblesse numérique est réelle même si ce n’est pas le désert annoncé. La difficulté à pérenniser les structures revendicatives leur pose problème. Les mobilisations ponctuelles restent plus faciles à construire qu’un comité de quartier !

Le rôle du syndicalisme

Sur le plan syndical, les travailleuses et les travailleurs sociaux subissent une double pression : celle du rapport traditionnel au travail (salaires, conditions de travail, statut, etc.), et celle de la tension sociale environnante. Ces salarié-e-s sont amenés à sortir du devoir de réserve, à désobéir à leur hiérarchie avec mesure, voire à prendre le risque d’entrer en rébellion ouverte contre des politiques publiques qu’ils désapprouvent. Dans ce cas, la solidarité avec les habitantes et les habitants est capitale. Ce rendez-vous a été manqué lors des révoltes de 2005. Des intersyndicales auraient pu déclencher une grève générale des travailleurs des quartiers en solidarité avec les habitants, tout en popularisant leurs propres revendications sur les manques de moyens. En fait, la plupart n’ont pu refuser les sollicitations pressantes des pouvoirs publics à « calmer le jeu ». Beaucoup ont aussi exercé leur droit de retrait dans un état d’esprit plus proche du sauve-qui-peut que du choix politique. Aujourd’hui rien n’étant résolu et de nouvelles tensions localisées apparaissant, des intersyndicales à échelle territoriale se sont mises ponctuellement en place, sur plusieurs établissements scolaires de Marseille, en Seine-Saint-Denis ou sur le Mirail à Toulouse.

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Jean-Marc (AL Toulouse)

 
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