Quartiers populaires : Trafic de drogue et violences d’État, qui se nourrit de qui ?

Depuis l’assassinat de Mehdi Kessaci à Marseille, la question du trafic de drogue dans la ville phocéenne est à nouveau sur tous les plateaux TV. Les discours et solutions audibles dans ce débat sont ceux de la droite et de l’extrême droite : plus de police, plus de répression, moins d’immigration. Cet article se veut un début de réflexion afin que les libertaires pensent et portent un discours sur cette question.
Le trafic de drogue en France, c’est 110 mortes et morts en 2024 et 350 blessées, 7 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2023, une centaine d’importateurs, plusieurs milliers de semi-grossistes et chefs de réseaux et environ 200 000 jeunes exploitées sur le terrain. Sur ces 200 000 jeunes, 20 000 sont à Marseille et on estime qu’entre 2 000 et 3 000 sont dans des situations d’esclavage (enfermées et contraintes à travailler pour autrui) [1]. Si on pointe souvent du doigt cette ville au bord de la Méditerranée comme celle où le plus de violences sont constatées, on oublie trop souvent qu’un tiers de sa population vit sous le seuil de pauvreté et que la criminalité, plus particulièrement le trafic de drogue, sont indissociables de la gestion politique et financière municipale.
La jeunesse marseillaise sous les balles
Mais d’abord un peu d’histoire. En avril 2006, Farid Berhama, dit le rôtisseur, est assassiné à Marseille. Il avait succédé à Francis le Belge, lui-même héritier de la French Connection, qui contrôlait l’essentiel du trafic de drogue marseillais. À sa mort, des clans émergent, avec leurs marques, leurs boutiques, leurs produits, et de plus en plus, leurs franchises. Les chefs de clans recrutent des dealeuses et dealers sur les réseaux, et s’adressent ainsi à une jeunesse précarisée et isolée des circuits professionnels légaux.
Quantité négligeable, ces jeunes « ubérisées » du trafic de drogue - en responsabilité de leur propres business au détriment de la moindre protection - sont les premières et premiers sacrifiés. Elles et ils sont exécutés pour l’exemple dans les années 2010 lors d’une guerre des points de deal, qui culmine en 2023 avec l’affrontement entre la DZ mafia et le Clan Yoda. Les véritables chefs se salissent peu les mains et embauchent, depuis l’extérieur des cités, voire de la ville, des supplétifs interchangeables.
C’est dans ce contexte que meurt en 2021 Brahim Kessaci, le grand frère d’Amine Kessaci. Son frère s’engage alors dans la lutte contre le narcotrafic et surtout dans le soutien aux victimes. Il est mis sous protection policière suite aux menaces reçues en représaille de son engagement. Mais le 13 novembre dernier, c’est son petit frère Mehdi qui est assassiné à seulement 20 ans.
Si ce tragique assassinat a ému le pays, force est de constater que ce n’est pas le cas de celui d’Adberahim, 15 ans, retrouvé brûlé quinze jours plus tard et dont les vidéos de l’assassinat ont été diffusées sur les réseaux sociaux. Nous n’avons pas non plus vu la France entière s’insurger contre la mort d’Éléonore, 25 ans, tuée sur un parking, de Charlotte, 43 ans, tuée devant une de ses cinq filles. Cela n’a pas non plus permis l’accélération du procès en attente depuis deux ans de la mort de Socayna, 24 ans, tuée dans sa chambre. À nouveau, le corps d’un adolescent de 17 ans a été retrouvé brûlé ce 1er janvier et plusieurs autres victimes sont déjà décomptées en 2026. On s’est inquiétée de l’assassinat du proche d’un candidat aux élections (EELV, NFP), on a souligné son engagement et son respect des forces policières et judiciaires, mais on n’a remis en question ni le système social qui n’offre que la survie aux cités, ni la fabrique de la violence par l’État au profit de la construction de stéréotypes racistes.
Si nous tenons par ce texte à rappeler notre soutien aux familles des victimes et notre attachement à conserver une mémoire digne de ces dernières, loin de l’image dégradée fabriquée par les médias et les forces réactionnaires, nous ne pouvons nous contenter d’une réponse répressive et sécuritaire.
Quatre murs ou quatre planches
Au-delà des victimes collatérales citées plus haut, les chiffres concernent majoritairement des personnes délibérément assassinées au sein de ces trafics. On relaye souvent le mythe de la possibilité de « faire fortune » dans le trafic de drogue, mais on oublie que personne ne fait le choix de mourir à 15 ans. Ces mêmes jeunes dont nous retrouvons les corps brûlés ou troués, ont elles et eux-mêmes vu la mort de leurs camarades de classe, amies de quartier, membres de leur famille... Nul doute que se tourner vers le trafic de drogue n’est pas le résultat d’un « choix » de suivre la même voie, mais bien de n’avoir qu’un seul chemin possible pour sortir d’une précarité orchestrée par un système politique global, grand gagnant de l’histoire.
À Marseille, on compte entre 15 et 30 meurtres par an liés au trafic, parfois plus – 49 décès en 2023. Une même classe sociale y est systématiquement endeuillée : celle abandonnée des politiques publiques le reste de l’année [2].
La commission d’enquêtes nationale contre le narcotrafic de 2024 a fait émerger un nouveau parquet anti-drogue et allouée de nouveaux moyens au système répressif. Cependant, il n’est pas question d’y recommander une amélioration des conditions de vie et une politique d’emploi en faveur des quartiers populaires. Face aux dégâts de la drogue à Marseille, des structures défendent d’autres solutions à échelle humaine : la prévention face à la consommation et le lien social face à la vente. À Belsunce, un projet de Halte soin addictions (HSA) [3] réclamé par les associations et collectifs a, une nouvelle fois, essuyé un refus du préfet. Des habitantes et habitants se mobilisent pour être présents sur leur quartier et ainsi empêcher le trafic de s’installer, ou s’organisent contre le manque d’accès à des logements salubres et dignes, conduisant de plus en plus de personnes à la rue, que ce soit pour y vivre, y travailler, ou souvent les deux. Conditions de vie et trafic de drogue sont dénoncées de concert par les collectifs d’habitantes, bien au fait des liens étroits qui les font coexister [4].
Les médias dissertent sur la « mexicanisation » [5] de la France, traçant des parallèles avec les cartels. Pourtant, à en croire les spécialistes, la DZ mafia n’a de mafia que le nom et n’a pas le poids social, politique et économique de ses homonymes mexicaines ou italiennes. Elle est loin d’avoir infiltré la vie politique marseillaise. Alors pourquoi en faire l’ennemi public numéro 1 ? L’horreur de ses actions justifie-t-elle l’éternelle guerre à la drogue qui va d’échecs en échecs depuis 50 ans, au rythme d’une nouvelle loi tous les 6 mois ?
Lutter contre la corruption et penser le système
Depuis toutes ces années de meurtres liés au trafic, les seuls ministres qui nous rendent visite, à Marseille, sont ceux de la justice et de l’intérieur. Pourtant, les acteurs de terrain ne se privent pas de réclamer la présence des ministres de la santé, de la ville, de l’éducation. Car la drogue est avant tout une affaire de santé. C’est une addiction qui explose à l’heure actuelle dans toutes les professions où les travailleuses et travailleurs subissent une pression sans cesse accrue. La facilité des trafiquants à recruter est liée à la faillite du système éducatif, à l’absence de travail et des services publics, au ridicule du système de transports publics, qui font du deal la perspective la plus probable pour nombre de jeunes.
D’ailleurs, qui retrouve-t-on au plus bas de l’échelle des points de deal ? Les plus précaires d’entre toutes et tous les mineurs dits non accompagnés (MNA). Celles et ceux qui ont déjà risqué leur vie pour traverser la moitié du monde. Une fois parvenues ici, le conseil départemental les abandonne à la rue, délaissant la protection qui leur est due et les laissant à la merci des organisations criminelles.
Le journaliste Philippe Pujol parle de « monstres » pour définir le système qui permet le développement des groupes criminels autour du trafic de drogue. Il pointe l’abandon total des quartiers populaires qui sont aux premières loges des politiques de destruction du système social, sanitaire et éducatif en France, auquel s’ajoute un traitement raciste post-colonial des populations qui y sont reléguées.
S’il existe un système mafieux, un « monstre », à Marseille, il ne loge pas dans les quartiers nord. Il pantoufle depuis des décennies dans les salons de la mairie, de la métropole, du département et des services qui s’y rattachent. Il n’a pas de couleur politique et s’accommode fort bien de la droite comme des socialistes. Il a fait son beurre des opérations immobilières. Il a su instrumentaliser les politiques de logement (manque de logements sociaux, plans de rénovations des quartiers) pour acquérir des biens immobiliers à bas prix et se faire marchand de sommeil. Il a su faire profiter ses amis et sa famille de tous les grands projets du département. Il les a remerciés en leur offrant des emplois fictifs dans les services publics et l’administration. On parle là de l’équipe de la mairie à l’époque de Gaudin et du conseil départemental dirigé par le socialiste Guérini. Ces magouilles et corruptions ont rendu inopérantes toutes les politiques urbaines de logement, de développement, de lutte contre les inégalités et ont laissé, après des décennies, la deuxième ville de France avec des infrastructures complètement sous dimensionnées, parfois en ruine, ou inexistantes …
Défendre l’égalité sociale
La question de la drogue et de son économie sont peu évoquées et pensées au sein du milieu militant. Rarement la question de la légalisation n’est abordée politiquement. Pourtant, elle aurait le mérite d’assécher les revenus des trafiquants et de mettre les consommatrices et consommateurs dans un circuit où un travail pourrait être fait pour lutter contre les addictions. Néanmoins, le prisme de la consommation individuelle et la légalisation ne sont pas des objectifs en soit. Dans notre projet de société, il est légitime de s’interroger sur ce que la drogue signifie comme outil de régulation sociale et d’anesthésiant psychique. Il est aussi indispensable de penser le cadre global que constitue l’économie meurtrière et capitaliste du trafic de drogue, dont les systèmes de blanchiment d’argent sont les mêmes que ceux de la fraude fiscale.
On pourrait également se pencher sur les personnes qui profitent de cette économie. Continuons de tordre le cou aux idées reçues que nous avons : le trafic de drogue ne profite pas aux petites mains des classes populaires. La mule, le chouf, le guetteur, le collecteur ou le dealer, autant de rôles tenus par des jeunes qui, souvent, ne travaillent plus pour eux mais pour rembourser une dette créée de toutes pièces et dont ils ne se sortiront jamais. Les trafiquants de drogue, en tête de ces réseaux de misère ne sont pas des nôtres. Ce ne sont rien de plus que des patrons qui exploitent la vulnérabilité des autres avec une violence inouïe : des jeunes qui se prostituent, qui passent à tabac, qui torturent, jambisent ou tuent d’autres jeunes, pour le contrôle d’un point de vente ou la reprise d’une marque concurrente.
Face à tout cela, quelle réaction ? En tant que libertaires, il nous est impossible de soutenir une solution qui emprisonne des mineures, et notre tâche est ici de rappeler qu’une réponse uniforme à toutes les échelles du trafic de drogue est loin de nos idéaux. Comment croire qu’une dealeuse ou un dealer en quartier connaîtrait les identités à la tête d’un commerce multinational et que son arrestation viendrait servir une lutte globale contre le narcotrafic ? Que penser alors d’une police qui n’obéit qu’à ses propres objectifs de force régulatrice si ce n’est qu’elle ne sera jamais la réponse aux problématiques sociales ?
Si récupérer la rue pied à pied est important, cela ne peut néanmoins pas être la seule solution. À nouveau, le trafic de drogue obéit au principe de la mauvaise herbe, il pousse là où il y a de la place. Il est le symptôme d’une société malade. Face à ce phénomène, il faut donc une réponse plurielle : réinvestissement dans les quartiers populaires, déploiement de services publics, investissement dans les secteurs accompagnant la jeunesse, construction de lignes de transport reliant le centre ville, construction de logements dignes, politiques d’emploi, lutte contre les discriminations, prévention santé, etc. Concernant les trafiquants, ce ne sont ni la BAC ni les opérations « place nette » qui les arrêteront, mais la traque des flux financiers du blanchiment d’argent.
Il est urgent que nous nous investissions dans la lutte contre la drogue et ses réseaux, et que nous portions enfin des voix libertaires contre ces derniers aux côtés des quartiers populaires, afin de faire prospérer des alternatives aux discours d’extrême droite sur le sujet.
UCL Marseille





