Rapport sur les Frères musulmans : La ségrégation islamophobe

Le rapport sur les Frères musulmans qui a saturé l’espace médiatico-politique en mai dernier traduit bien l’obsession du pouvoir français pour une vision ségrégationniste de la société française.
À la lecture du rapport sur les Frères musulmans, dont une version partielle a été rendue publique par le ministère de l’Intérieur, il est légitime de se demander si la vérité alternative n’est pas définitivement devenue doctrine d’État aussi en France. Au vue des commentaires de politiciens (Macron, Retailleau, Valls), d’experts et expertes (Kepel, Fourest), ou de journalistes, nous avons déjà un début de réponse.
Il serait inutile et contre-productif de décortiquer une à une les fausses vérités débitées en rafale à la suite de la publication de ce rapport. Pour Franck Frégosi, directeur de recherche au CNRS [1], auditionné lors de l’élaboration de ce rapport, « le ton général est alarmiste et, pourtant, dans le détail, à la lecture, on se demande un peu de quoi on s’alarme » et d’ajouter que le rapport cible « [un] mouvement de quelques centaines de personnes, qui existe certes, et sur lequel il faut maintenir une vigilance, mais un mouvement vieillissant, en phase d’essoufflement, qui n’a plus du tout la même force d’influence que dans les années 1980 et 1990 » [2].
Ce n’est pas le dit rapport qui le contredira, ainsi on peut y lire : « Depuis les printemps arabes, l’influence des Frères musulmans s’est progressivement estompée dans le monde arabo-musulman. Ils ont notamment été privés de leur influence en Égypte, leur berceau historique, après la chute et la condamnation du président Morsi. »
Une mécanique médiatique implacable
Voyons de plus près ce qui a précédé de quelques mois la publication du rapport. D’abord en décembre 2024, une interview du patron de la direction nationale du renseignement territorial (DNRT), parue dans Le Monde le 23 décembre 2024 [3], fait le teasing du rapport en annonçant que les Frères musulmans « sont des gens très accueillants, en règle avec les normes réglementaires, mais leurs enseignements ne sont pas compatibles avec les principes de la République consacrés par la loi de 2021, notamment sur l’antisémitisme ou sur la place de la femme dans la société ».
Comme si des Retailleau, Bolloré ou Le Pen accordaient de la place à l’émancipation des femmes et combattaient l’antisémitisme. Où sont « les experts et expertes » de plateau pour pointer les convictions rétrogrades du ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau sur les femmes et les minorités de genres ?
Le directeur de la DNRT ajoute dans l’interview : « Ce courant ne préconise pas le recours à la violence pour parvenir à ses fins, mais la finalité est très claire : faire à terme de la France et de l’Europe un califat en imposant la charia. » Cinq mois plus tard, la dernière phrase est reprise, quasi telle quelle par son supérieur, le ministre de l’Intérieur. Le rapport était prêt pour sa séquence médiatique.
Remontons encore un peu plus le temps, la présidence commande le rapport au printemps 2024. Ne nous arrêtons pas là, printemps 2023, sorti du livre de Florence Bergeaud-Blackler, Le frérisme et ses réseaux, l’enquête [4]. « Un livre au propos gazeux » tel que le chronique l’avocat et essayiste Rafik Chekkat sur Orient XXI en mars 2023 [5] : « Le spectre des Frères musulmans hante l’Europe. Administrations, entreprises, partis, associations, écoles, centres de soins, syndicats... la menace de leurs réseaux tentaculaires serait partout. Tel est le point de départ de l’argumentation que déroule Florence Bergeaud-Blackler. Une vision paranoïaque au service d’un traitement policier du fait musulman en France et en Europe. »
L’obsession islamophobe
On serait tenté de dédier une grande partie de cet article à expliquer ce que représente le mouvement des Frères musulmans, son parcours et son histoire. Mais ce serait une erreur d’appréciation que de s’enliser dans un tel chemin et de rater le fond de la question.
La sortie de ce rapport doit plutôt se lire à la croisée entre intérêts diplomatiques [6] et projets politiques suprémacistes, justifiant l’exclusion de pans de la société en les qualifiant de « corps étrangers ». Ce qui est pratique pour les promoteurs de ce rapport, c’est que du terme « Frères musulmans », le public, à force de matraquage, ne finirait par retenir que « musulmans ».
En effet, la construction du « problème musulman » ne date pas d’hier. Les lois racistes s’entassent au point qu’en parlant d’« entrisme » le pouvoir politique avoue peut-être inconsciemment l’inefficacité de toutes ses lois dont la dernière est contre le séparatisme. Ou peut-être qu’il se fiche de l’efficacité des lois et que tout est opportunisme politicien pour asseoir le racisme institutionnel.
La rhétorique disant que le rapport ne cible qu’une minorité dans la minorité musulmane tombe vite quand les commentaires derrière les « débouchées politiques » ne font aucun discernement, encourageant la confusion des mots et des accusations. Ce climat finit par installer dans les têtes qu’un musulman ou une musulmane – ou supposée comme tel – même bien intégrée, est une menace permanente. La polémique autour de la robe de l’influenceuse Léna Situations, lors du Festival de Cannes, traitée de « frériste » à cette occasion en est un exemple flagrant.
Car l’islamophobie est un des racismes les moins coûteux politiquement et médiatiquement. Il semble même encouragé par la horde médiatico-politique au pouvoir en France et ailleurs. Pour preuve, la passe d’armes entre Macron et Retailleau, où le premier furieux que le second lui ait volé la vedette en faisant fuiter une partie du rapport à la presse, convoque un conseil de défense pour reprendre la main et exiger de « nouvelles propositions » contre les Frères musulmans.
Contre tous les racismes
Il est clair que l’offensive réactionnaire ne se concentre pas que sur les musulmanes et les musulmans ou les personnes supposées comme tel. La négrophobie, la rromphobie (racisme à l’encontre des personnes perçues comme Rroms ou Tsiganes), l’antisémitisme, le patriarcat et son oppression des femmes et des minorités de genre s’articulent tous ensemble dans la période pour alimenter le projet fasciste.
Dans ce contexte, le repli identitaire guette les opprimées également, c’est là où les dangers s’accumulent contre les projets d’émancipation et d’égalité. Car il est des blessures, creusées par l’isolement forcé, la suspicion et l’humiliation quotidienne, qui sont difficiles à colmater par des slogans, fut-ce le merveilleux : « Prolétaires de tous les pays unissez vous ».
Marouane (UCL Nantes)





