Reproduction : Le natalisme au service du capitalisme et de la guerre

Le natalisme c’est l’idée double qu’il faut augmenter la taille de la population et qu’il faut le faire par l’accroissement du nombre de naissances. En 2025, en France, le nombre de décès a dépassé celui des naissances, pour la première fois depuis la fin de la seconde guerre mondiale et ça a énervé tout le monde. L’hypothèse d’une baisse de la population au lieu de l’augmentation habituelle a réveillé l’énergie de nos dirigeants.
Il faut revenir sur une première question : pourquoi augmenter la taille de la population ? En ces temps de catastrophes climatiques et d’empoisonnement général des êtres humains et de la planète pour produire plus de nourriture industrielle, on peut se dire qu’accepter une baisse du nombre d’habitants et habitantes de la terre serait plutôt une bonne idée.
Plus de soldats et de main d’œuvre
Les guerres, entre pays ou civiles, laissent en général nos gouvernements indifférents. Mais l’invasion de l’Ukraine, c’est différent : c’est en Europe et ce sont des blancs qui sont attaqués. Alors ambiance martiale et guerrière, il faut des enfants à envoyer mourir au front. Comme l’a déclaré le général Fabien Mandon le 18 novembre 2025 : « Si notre pays flanche parce qu’il n’est pas prêt à accepter de perdre ses enfants, parce qu’il faut dire les choses, de souffrir économiquement parce que les priorités iront à de la production défense, alors on est en risque. »
Qui plus est, moins de travailleurs et de travailleuses, c’est plus d’argent à trouver pour assurer des revenus à tous et toutes, une hausse des impôts des riches et des entreprises étant évidemment inenvisageable par le pouvoir. Et c’est moins de production et de gains pour les capitalistes. Vent de panique : il faut augmenter la population. Il y a quand même un avantage à la baisse des naissances que le gouvernement a tout de suite vu : moins d’enfants, c’est moins de besoins en écoles, collèges, lycées. On a eu immédiatement des annonces de fermetures de classes et de suppressions de postes d’enseignants et d’enseignantes.
Une deuxième question, c’est de savoir comment on fait pour augmenter la taille de la population d’un pays. La réponse paraît simple, il faut moins de décès que d’arrivées. Et pour les arrivées, il y a une solution qui arrangerait tout le monde : accepter un plus grand nombre d’exilées sur le territoire, au lieu de les laisser se noyer en mer Méditerranée ou enfermées dans des camps dans des pays garde-frontières. Sur fond de racisme, de nationalisme étroit et cruel, ce n’est évidemment pas la solution préconisée par nos dirigeants et penseurs. Il faut augmenter la natalité ! Il faut que les femmes fassent des bébés. Pas toutes les femmes, bien-sûr.
En 2023, l’Agence régionale de santé de Mayotte annonçait que la ligature des trompes allait être proposée systématiquement aux jeunes mahoraises et comoriennes. Alors qu’on sait que si les femmes ont accès à l’éducation, à la santé, au logement et au travail, elles font d’elles-mêmes moins d’enfants. Et d’ailleurs le problème de Mayotte est-il le nombre d’enfants ou l’abandon du territoire à la pauvreté ?
Le bien-être des femmes… pour qu’elles fassent des bébés
Et donc, troisième question : comment faut-il faire pour augmenter la natalité ?
Macron a eu une idée géniale : lutter contre l’infertilité, ce qu’il a appelé début 2025 « le réarmement démographique », guerre et natalisme dans la même expression. Le poids de l’infertilité dans la baisse du nombre de naissances par femme est discuté par les chercheurs et chercheuses, pas ses raisons.
Pour les femmes, l’infertilité résulte essentiellement de la volonté plus tardive d’avoir des enfants. Pour les hommes, elle est biologique : baisse mondiale du nombre de spermatozoïdes et augmentation tout aussi impressionnante du nombre de cancers des testicules qui est maintenant le premier chez les hommes jeunes. Pollution, alimentation industrielle… on ne discute pas des causes, liées à nos modes de vie et de production.
Le lutte contre l’infertilité commence, seize mesures sont annoncées dont une lettre aux personnes de 29 ans pour les encourager à se reproduire. Mais aussi des centres de conservation des gamètes et la lutte contre le syndrome des ovaires polykystiques (SOPK) et l’endométriose.
Des dizaines d’années que les femmes se plaignent d’une prise en charge mauvaise voire absente des ces maladies, mais on va s’en occuper, pas pour leur confort, mais pour qu’elles puissent faire des bébés. Quant à la conservation des ovocytes, c’est fort intéressant. En 2024, aux États-Unis, 27% des entreprises de plus de 5000 salariées et un tiers des groupes de plus de 20000 personnes le proposaient à leurs salariées. Une organisation efficace dans la durée : bosser à fond le plus longtemps possible, y compris après les 29 ans où l’horloge biologique commence à sonner l’alarme, et ensuite donner des enfants au pays. Double exploitation : la productivité capitaliste et les enfants quand même.
Grève des ventres
Des mesures vont être prises également pour la santé périnatale des bébés et celle des mères. Depuis une dizaine d’années, avec la destruction des services de santé, le taux de mortalité infantile (décès des bébés avant l’âge de 1 an) est monté à 4,1 pour mille, ce qui place notre pays au 23e rang des 27 pays européens. Avec de grosses disparités, plus de morts chez les pauvres qu’ailleurs : Seine-St-Denis, Guyane, Mayotte. La première cause de mortalité des mères pendant la première année de leur enfant est le suicide. Les femmes sont esseulées et abandonnées par les services de santé poussés à la rentabilité. Tout cela devrait être corrigé pour que les femmes aient envie de donner des bébés au Capital et à la guerre.
Quelques jours après le lancement du plan contre l’infertilité, la mission d’information sur les causes et conséquences de la baisse de la natalité a proposé des mesures économiques sur lesquelles le parlement va travailler : 250 euros par mois et par enfant, sans conditions de revenu contrairement aux allocations familiales actuelles, et dès le premier enfant, un prêt à taux zéro pour un premier logement, des améliorations sur les congés de naissance, ou d’événement, les aides… Que des bonnes idées pour une vie plus plaisante. On pourrait s’en réjouir si le but n’était pas l’instrumentalisation des besoins sociaux pour la fabrication d’enfants. Enfants qui auront peut-être des classes surchargées, pas d’AESH, des pères et des grands pères violeurs, qui vivront en grande proportion dans la pauvreté… Rien de prévu pour eux et elles en dehors de la naissance. Ah si, le retour du service militaire !
Au XIXe siècle les néomalthusiennes prônent la limitation des naissances comme moyen d’émancipation des classes populaires (les bourgeois le font déjà) et d’allègement de la charge des femmes. Ils et elles utiliseront l’expression de Grève des ventres pour appeler à cesser de produire de la « chair à canon » et de la « chair à patron » qui ne profitent qu’aux dominants. Une expression à remettre au goût du jour ?
Christine (UCL Sarthe)





