Said Bouamama, « Figures de la révolution africaine, De Kenyatta à Sankara »

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«  Longtemps regardé avec dédain par ceux qui, depuis les années 1980, décrètent la mort du tiers-mondisme et le triomphe du néolibéralisme, ces noms reviennent à l’ordre du jour. Avec l’atmosphère de révolte que l’on sent monter aux quatre coins du monde, ces figures majeures de la libération africaine suscitent un intérêt croissant auprès des nouvelles générations  ». Jomo Kenyatta, Aimé Césaire, Ruben Um Nyobé, Frantz Fanon, Patrice Lumumba, Kwame Nkrumah, Malcom X, Medhi Ben Barka, Amilcar Cabral, Thomas Sankara. Si Saïd Bouamama (auteur de nombreux ouvrage sur l’immigration, les quartiers populaires et les discriminations) s’est attaché à ressusciter ces noms, ce n’est pas pour les idéaliser, mais pour faire connaître les courants de pensée politique issus des mouvements de décolonisation en Afrique. Ce livre sort simultanément à un cycle de formation initié par le Front uni des immigrations et des quartiers populaires (FUIQP ) pour faire connaître les théorisations africaines de la décolonisation.

Comme Bouamama le précise au début d’une conférence, «  ce qui a motivé cette ouvrage démarre avec une colère, celle que les militants des pays d’Afriques connaissent bien souvent parfaitement les penseurs de l’émancipation qui ont émergé en Occident (Marx, Bakounine sont connus et lus) mais qu’en revanche ici les penseurs de l’émancipation africaine ne sont non seulement pas lus mais parfois inconnus  ». Dans l’ouvrage, il précise que ces figures et leur pensée sont parfois méconnues en Afrique même. «  Ou bien on pense qu’en Afrique il n’y a pas eu de penseur de l’émancipation, ou bien ce décalage est une fois de plus le reflet de la domination  ». C’est bien la deuxième solution qui est évidemment à retenir et, de fait, les penseurs africains de l’émancipation ont non seulement forgé une pensée riche, mais surtout celle-ci est toujours d’actualité. Elle a urgemment besoin d’être redécouverte. Loin d’idéaliser chacune de ces figures, Saïd Bouamama dresse une analyse critique de leurs réflexions, de leurs échecs, de leurs dérives pour certaines, toujours contextualisée historiquement et avec une prise en compte des contextes, des rapports de force en présence et du traumatisme que constitue la violence coloniale et esclavagiste.

Au fur et à mesure de l’ouvrage, on retrouve une constance dans les divers apports à retenir de chacune de ces figures.

- Le réinvestissement culturel comme préalable à la prise de conscience et étape nécessaire pour retrouver sa dignité et sa fierté, mais également comme démarche politique et idéologique ébranlant l’argumentation suprématiste occidentale que défendent les puissances coloniales (la «  mission civilisatrice  »).

- Puis la prise en compte par beaucoup de la question de classe, que ce soit dans l’étape de la lutte et de la prise de conscience nationale ou pour d’autres dans l’exercice du pouvoir. On se rend compte que c’est la menace portée sur les intérêts économiques des anciennes puissances qui a amené au renversement et à l’assassinat des plusieurs d’entre eux, comme Patrice Lumumba. Mais c’est également parfois pour contrer la construction d’un rapport de force internationale en faveur du tiers-monde, comme l’assassinat de Medhi Ben Barka à l’occasion de l’élaboration de la Tricontinentale. L’étape de l’action militante et révolutionnaire où la théorie jamais détachée de l’action, et la réflexion sur le rapport à la violence, sont bien souvent nécessaires face à la violence impérialiste.

- Enfin l’impératif de ne pas se laisser berner par une indépendance juridique formelle sans indépendance et souveraineté économique ou captation par une bourgeoisie indigène.

Seul bémol  : on peut regretter dans l’ouvrage l’absence de figures féminines, l’auteur précise que cet écueil, dû au choix de s’intéresser à des personnalités célèbres ou célébrées, qui «  aurait pu être contourné en braquant les projecteurs sur quelques héroïnes moins connues, ne signifie pas qu’il faille sous-estimer le rôle déterminant que les femmes ont joué dans le combat anticolonial. Il témoigne plutôt (…) que les femmes ont massivement été maintenues dans des rôles subalternes (…) dans des conflits qui, souvent armés, valorisaient nettement la masculinité  ».

On retrouve à quelques endroits de l’ouvrage des citations de Daniel Guérin qui suivait de près le mouvement tiers-mondiste (Les Antilles décolonisées préfacé par Césaire, préface française de la biographie de Malcolm X…). Pour conclure, une petite réflexion  : si chez nous Daniel Guérin est connu, son combat et sa réflexion anticolonialiste et antiraciste beaucoup moins, peut-être serait-il temps aussi de replonger dans sa réflexion afin de faire émerger un tiers-mondisme et un antiracisme communiste libertaire ?

Nicolas Pasadena (AL Montreuil)

- Said Bouamama, Figures de la révolution africaine, De Kenyatta à Sankara, Zones, Paris, 2014, 300 pages, 23 euros.

 
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