Santé : S’attaquer aux étrangers pour détruire des droits sociaux

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Les mesures gouvernementales limitant l’accès des sans-papiers aux soins préfigurent le démantèlement de la Sécurité sociale que le gouvernement et le Medef préparent activement pour cet automne. De surcroît, elles contribuent à affailblir les politiques de santé publique. C’est pourquoi la défense des travailleurs et travailleuses sans papiers est aussi un véritable combat pour les droits collectifs.

Les attaques contre la couverture sociale des pauvres et des précaires sont réactionnaires et démagogiques. Mais on ne dit pas assez qu’elles sont aussi le fait de paresseux indécrottables. Les médecins qui votent majoritairement pour la droite, sont-ils aussi inaptes à s’occuper de la santé de la population ? Il y a de bonnes raisons de le penser, et il serait plus que temps que les militant(e)s syndicaux, les militant(e)s pour les droits des précaires, des chômeurs(ses), des femmes, se joignent aux humanitaires et aux associations de soutien aux étrangers, pour riposter contre des mesures qui ne sont qu’un avant-goût de ce qui attend tou(te)s les salarié(e)s.

Accessible à toute personne profane, le discours scientifique sur la santé publique reste confidentiel, parce qu’il met le doigt sur ce qui fait mal. Il est construit sur des travaux nombreux, internationaux, et donc difficiles à contester. Il met en évidence les inégalités sociales de santé, ce qui est désagréable. Pire, il dit qu’on peut y remédier, et qu’en plus c’est rentable. Et là on ne parle pas seulement d’argent. Il dit que si on agit (intelligemment) en direction des catégories sociales défavorisées, on obtient des résultats au niveau des indicateurs de santé, puisque les pauvres sont bien plus malades, ou exposés aux maladies, que les autres. Ce type de discours est ignoré du grand public, des politiques, des médecins, et pour l’essentiel, des militant(e)s.

Si on prend l’exemple de la transmission mère-enfant du VIH, les échecs de la prévention sont à chercher du côté de l’exclusion de fait d’une partie des femmes du dispositif de protection maternelle. Les transmissions qu’on peut éviter, sont dues au fait que des femmes enceintes accouchent sans avoir été dépistées, parce que leur grossesse n’a pas été suivie, et que des femmes connaissant leur statut n’ont pas eu accès au traitement, pour la même raison. On sait - depuis longtemps - pourquoi les femmes enceintes ne sont pas suivies, qu’elles soient ou non séropositives. On sait que les causes sont sociales.

Dans un texte daté du 14 mars 2002, intitulé « Avis et recommandations du Conseil national du sida » à propos du dépistage du VIH au cours de la grossesse, et de la prévention périnatale de la contamination de l’enfant, les auteurs analysent les « situations d’échec du dispositif de prévention de la transmission mère-enfant ». Ce texte met l’accent sur la méconnaissance du statut de la mère (séropositive VIH) du fait d’un mauvais suivi de la grossesse, (et non parce que les femmes refusent le dépistage), et sur les carences dans le volet « explications, conseils de prévention », que les femmes sont censées recevoir au cours de la grossesse.

Les auteurs rappellent les résultats des enquêtes menées en population générale, sur les motifs pour lesquels certaines femmes enceintes sont « mal suivies » (cela signifie qu’elles ne voient pas, ou peu de médecins, ou tardivement ; ou bien elles viennent aux urgences et qu’on les perd ensuite de vue.)

Estimant que ces résultats sont transposables aux femmes enceintes séropositives, les auteurs s’appuient sur ceux-ci, pour expliquer pourquoi des enfants naissent atteints du VIH, alors que cette transmission aurait pu être évitée.

Les faits sont têtus

Quelles sont les conclusions de ces enquêtes ?

Du côté des motifs donnés par les femmes enceintes, (quelles qu’elles soient) :
- grossesses non désirées ou connues tardivement ;
- volonté de dissimulation de la grossesse dans un contexte familial défavorable ;
- éloignement ou problème d’accès aux structures de soins ;
- problèmes financiers.

Du côté des facteurs de risque :
- chômage, ressources principales liées à une situation de précarité (RMI, allocation parent isolé) ;
- âge inférieur à vingt ans ;
- le fait d’avoir de nombreux enfants au-delà de vingt ans ;
- des problèmes relationnels ou familiaux (sans plus de précisions, mais on peut sans - doute avancer par exemple des violences conjugales ou intra-familiales).

La nationalité n’est pas en elle-même un facteur de risque.

Selon certains travaux, l’absence de couverture sociale multiplie par 22 le risque d’avoir un mauvais suivi de grossesse et cela, quelle que soit la nationalité. « L’irrégularité de séjour, la méconnaissance des services de protection maternelle et infantile, ainsi que le fait d’avoir commencé la grossesse dans un pays dépourvu de structures de soins adaptées, interviennent également de façon significative ».

Si on suit les conclusions du rapport, et si on se pose la question de l’impact des mesures prises pour restreindre la protection sociale, et les autres dispositifs contre les précaires, on ne peut arriver qu’à une seule conclusion : elle aura un effet néfaste sur la prévention de la transmission du VIH de la mère à l’enfant. On voit que l’argument donné par le gouvernement garantissant le maintien d’une couverture à 100 % pour le VIH et la grossesse, vise seulement à diviser le front de la riposte. Il y a déjà une couverture à 100 %, et les analyses montrent que les échecs sont dus à la précarité. Cela sera difficile de faire la part entre l’impact des mesures contre l’AME (Aide médicale de l’État) et la CMU (Couverture maladie universelle), dont la diminution radicale de l’accès aux soins en dehors de la grossesse, et d’autres mesures qui vont toutes dans le même sens, diminutions des budgets sida, toxicomanies, aggravation de la situation des hébergements sociaux.

Il est probable que l’augmentation de la précarité du séjour, la diminution des ressources (Assedic), sont en eux-mêmes des facteurs propres d’augmentation de la transmission hétérosexuelle du VIH.

Quelle est la conséquence en termes strictement comptables de la naissance d’enfants atteints du VIH ? Voilà une question que Sarkozy n’a pas eu le temps de se poser, le coût humain lui étant clairement indifférent. Ces enfants auront une protection maladie à 100 %, (dès la naissance ou bien il y aura un délai de latence ?). À chacun d’en tirer les conclusions qu’il veut. Reconduire ces enfants à la frontière avec leurs parents ? C’est difficile, même pour Sarkozy. Ce ne sont pas des doubles peines !

Placer les gamins et expulser les parents ? C’est encore plus coûteux, et ils deviennent français.

D’ailleurs ils ne seront pas tous, loin de là, étrangers. Certains naîtront de mère française, toxicomanes ou SDF, refoulées aux urgences parce qu’elles n’auront pas leurs droits ouverts à la CMU, de mères françaises ou étrangères, violées, battues, jetées hors de chez elles, jeunes majeures ou mineures ne pouvant utiliser la couverture sociale des parents. De mères qui cachent leur grossesse, qui ne savent pas qu’elles sont enceintes, qui n’ont pas pu avorter, parce qu’elles n’ont pas de protection sociale, pas d’argent pour régler le ticket modérateur ; pas de papiers d’identité, parce que c’est leurs parents qui les ont, ou bien le mac, ou la « tata » qui les ont mis sous clé, ou revendus. Et oui il y aura aussi quelques femmes qui viennent d’arriver en France, notre beau pays qui a inventé le concept d’ingérence humanitaire, pour pouvoir dépenser en expéditions militaires, le budget de l’AME. Enceintes d’un viol, de Sierra Leone, du Congo, de Côte d’Ivoire, adultes ou mineures isolées, et arrivant en France traumatisées, elles ont peu de chances d’ouvrir leurs droits à une protection sociale avant une IVG, et si celle-ci est tardivement demandée, pour détresse maternelle, il y a peu de chances qu’elles trouvent une équipe médicale qui veuille bien la pratiquer.

Diviser pour mieux régner

Le discours politique dominant sur les questions de santé et de protection sociale est, depuis déjà de nombreuses années, un discours comptable qui se veut rationnel, et très teinté de moralisme. Cela coûte trop cher, vous dépensez au-dessus de vos moyens, vous êtes irresponsables, il y en a qui abusent, etc. Les classes dominantes font appel au bons sens des salarié(e)s et désignent l’autre, le pauvre, l’étranger, comme le responsable. Jamais ce discours ne fait la différence entre la consommation de soins des classes dominantes et celles des salarié(e)s. Et pour cause, il est lui-même dans un modèle de surconsommation.

Ignare, et content de l’être, il démontre de plus en plus qu’il est totalement impuissant à défendre le bien public, parce qu’il est sous contrôle des intérêts corporatistes des médecins, et surtout des grandes entreprises de l’industrie pharmaceutique, et de technologie médicale.

Comment riposter ? Dire que la santé, c’est d’abord l’accès aux droits, l’extension de ces droits, la défense de ceux qui sont acquis, pas seulement les cadeaux à l’industrie. Le discours sur l’accès aux droits défend le droit à une protection sociale et à l’accès aux soins pour toutes et tous, parce que c’est un droit. Il tend à contrebalancer le discours caritatif pur, du style « ces pauvres gens, faut quand même qu’ils se soignent, qu’ils dorment quelque part, qu’ils mangent ». À défaut de trouver suffisamment d’allié(e)s, notamment du côté syndical, les associations qui privilégient cet angle de vision, font front commun, tant bien que mal avec les caritatifs. Les attaques récentes montrent qu’il est temps de construire un rapport de forces, sur des bases de défense de l’ensemble des salarié(e)s, français(es) et étranger(e)s, femmes, chômeurs(ses), précaires.

Éliane


<titre|titre=Assurance-maladie: Un pas en arrière, deux pas en avant>

Le gouvernement a finalement décidé de reculer sur l’Aide médicale de l’État (AME). Les députés de droite avaient voté en décembre 2002 une restriction de l’accès à l’AME pour les sans-papiers dans la mesure où ils devaient avancer eux/elles-mêmes les frais pour les soins. Cela signifiait très clairement qu’ils/elles devaient renoncer à se soigner et posait un véritable problème de santé publique. Le gouvernement ne publiera pas le décret d’application de la loi réformant l’AME... pour l’instant. Les sans-papiers bénéficieront ainsi toujours d’un accès aux soins. C’est le résultat d’une mobilisation exemplaire des associations antiracistes et de lutte contre les exclusions. Ce recul gouvernemental n’éclaircit pas pour autant l’horizon de l’assurance maladie. Le déficit prévu pour 2003 dépasse 5 milliards d’euros. Face à ce déficit record depuis la création de la Sécu, gouvernement et MEDEF travaillent de concert à la privatisation de la Sécu, c’est ce que préconise très clairement le rapport Chadelat rendu public le 29 mars. Ledit rapport, déjà épinglé par Le Canard Enchaîné (5 février 2003), prévoit de transférer aux assurances privées les soins dentaires et optiques. En prenant ainsi la place de la Sécu, les assurances privées siègeraient aux côtés des administrateurs de la Sécu et prendraient ainsi part à toutes les grandes négociations tarifaires. Afin d’encourager la souscription d’une assurance privée, le gouvernement pourrait créer une réduction d’impôt sur la cotisation mutuelle... ce qui fera une belle jambe à celles et ceux qui ne parviennent déjà pas à se soigner et qui sont... non imposables.

Enfin, Le Canard Enchaîné nous précise utilement que Chadelat était chargé du dossier de la privatisation de la Sécu chez l’assureur AXA entre 1990 et 1994. Grâce à Raffarin, il va pouvoir mettre en pratique le projet du Medef... Il aurait pu ajouté qu’il a aussi été un des pères du plan Juppé.

CJ

 
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