Politique

Sciences : Le pseudo darwinisme social est une falsification

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A l’occasion de la crise liée au Covid-19 on a vu se multiplier dans les médias et les réseaux sociaux des expressions telles que « darwinien », « sélection naturelle » ou « lutte pour la vie ». La transposition des conclusions d’une théorie scientifique dans l’espace social est révélateur d’une tentative de naturalisation des rapports sociaux. En l’espèce, derrière ce mésusage de Darwin, et de sa théorie de la sélection naturelle, se cache un discours politique historiquement lié au libéralisme.

Le recours aux métaphores rappelant Darwin semble particulièrement ancrée dans les médias, la pandémie actuelle a été l’occasion de les voir se multiplier. Ainsi la stratégie dite de l’immunité de groupe promue au début de la pandémie par le premier ministre britannique Boris Johnson fut-elle qualifiée de « darwiniste » tandis que quelques semaines plus tard on pouvait lire dans Le Point que ce dernier « [avait] dû rapidement renoncer à la voie darwinienne mais dangereuse qu’il avait tracée pour lutter contre la pandémie ». Ailleurs on évoque que « dans une bonne logique de darwinisme d’entreprises, l’administration Trump laisserait les plus faibles des entreprises mourir »  [1]. A propos de l’exclusion des personnes « fragiles », par manque de respirateurs artificiels, des services de réanimation, on peut lire : « aucun des médecins français en cause ne partage l’idéologie darwiniste de l’élimination des bouches inutiles … Mais l’euthanasie reste l’euthanasie. »  [2]. Bref, Darwin est mis à toutes les sauces … les plus indigestes  [3]

Darwinisme versus darwinisme social et eugénisme...

Selon Patrick Tort, « rien de ce qui concerne le darwinisme ne saurait s’énoncer dans l’indifférence »  [4]. A propos du contresens sur la théorie de l’évolution de Darwin : « Parce que Darwin est l’auteur de la théorie de l’évolution des espèces vivantes à travers le mécanisme de la sélection naturelle – impliquant la défaite des moins adaptés dans la lutte pour l’existence au sein d’un milieu déterminé – on l’a inlassablement déclaré responsable des pires « applications » de ce schéma, apparemment simple et systématisable, aux sociétés humaines : défense de la « loi du plus fort » et de ses conséquences, « darwinisme social », néo-malthusianisme, eugénisme, racisme, colonialisme brutal, ethnocide ou domination esclavagiste - sexisme enfin » [5]. Confronté aux églises, Darwin n’étend sa théorie aux humains et à la société qu’en 1871, dans son ouvrage « La descendance de l’Homme », douze ans après la publication de « De l’origine des espèces ». Entre-temps ont été élaborées des interprétations de sa théorie qui auront des répercussions sociales et historiques dramatiques, le spencerisme ainsi que l’eugénisme, fondé par un contemporain de Darwin, son cousin Francis Galton.

« pseudo darwinisme social » ?

Le darwinisme social, tel qu’entendu aujourd’hui, n’est qu’un pseudo darwinisme social, une idéologie dont le soubassement est le malthusianisme, doctrine développée par Thomas Malthus dans son « Essai sur le principe de population » paru en 1798. Cette théorie postule que la population tendant à croître plus rapidement que les ressources disponibles, des « obstacles naturels » (famines, mortalité infantile, épidémies...) rétablissent un équilibre entre populations et moyens de subsistance. Accorder des aides financières aux pauvres - les poor laws - serait dès lors dangereux à terme pour la société. En effet, si les lois de la population sont les lois de la nature, toute aide accordée aux défavoriséּ·es ne peut qu’encourager les pauvres à « proliférer » au détriment de l’équilibre social. En clair, « les lois inévitables de la nature humaine condamnent certains individus à vivre dans le besoin », ainsi la vie est une « loterie », tant pis pour celles/ceux qui ont « tiré le zéro », il ne sert à rien de les assister, seules issues : le travail, l’abnégation, la vertu, l’épargne…  [6] Cette doctrine moraliste réactionnaire sera largement relayée notamment par les prêtres anglicans de l’époque. Darwin a certes lu Malthus, lecture ayant participé à sa réflexion, mais il n’en a jamais validé ses conclusions politiques.

Le darwinisme social est un « spencerisme »

Cette conception malthusienne d’une société inégalitaire mais en équilibre, statique, ne permettait pas un évolutionnisme qui plaquerait les lois économiques et sociales sur les lois de la nature. Après Malthus, il appartiendra à Spencer de concevoir un « évolutionnisme » qui associe sélection naturelle et compétition économique sans entrave permettant la « survivance du plus apte », la hiérarchie sociale étant ainsi une projection directe de la hiérarchie naturelle.

L’évolutionnisme spencerien rencontra un fort succès aux États-Unis à la fin du dix-neuvième siècle. Il est conçu comme une doctrine de progrès, moderne, qui permet de suppléer la crédibilité faiblissante de l’éthique protestante pour légitimer le laisser-faire capitaliste, en faisant appel à la « science ». Se noue ainsi une « affinité élective » entre lutte pour la vie et libre concurrence, survivance des mieux adaptés et victoire économique des plus capables, élimination naturelle des inadaptés et élimination sociale des pauvres, inégalité naturelle et hiérarchie sociale, intangibilité des lois de la nature et des lois « naturelles » de l’économie, perfectionnement de l’espèce et progrès social grâce à la sélection économique.  [7]

Marx et Engels après avoir lu et commenté positivement L’origine des espèces se sont ensuite rangés du côté de la critique du darwinisme social, mais sans prendre appui sur Darwin lui-même. Ce dernier étant considéré par eux comme le fondateur de la théorie des sélections sociales, contribuant ainsi à légitimer l’annexion du darwinisme par une théorie sociale inégalitaire.  [8] Bien sûr l’idéologie libérale capitaliste ne revendique pas aujourd’hui la référence au darwinisme social/spencerisme, pour autant elle y puise largement. La crise actuelle révèle d’une tendance par ailleurs déjà bien ancrée. Le 26 novembre 2019, Antoine Petit, Président du CNRS, s’exprimant sur la future loi de programmation de la recherche affirmait qu’il « fallait une loi ambitieuse, inégalitaire, une loi vertueuse et darwinienne, qui encourage […] les plus performants ». Orientation adoubée par Macron lui-même lors de son discours des quatre-vingts ans de l’institution. Le macronisme, comme le libéralisme, n’est qu’un néo-spencerisme contemporain !

P. Contesenne (UCL BSE)

[1Romaric Godin, « États-Unis : une économie déjà en lambeaux », Médiapart, 7 avril 2020.

[2Dominique Vidal, « Euthanasie ? » Non : « Euthanasie ! », Blog Médiapart, 26 avril 2020.

[3« Il existe des forces qui dévoient notre sens critique, qui gondolent notre objectivité, qui écaillent le beau vernis de notre cognition quand il est question de principes darwiniens […] ce sont les biais cognitifs. Ils sont nos ennemis les plus redoutables dans la compréhension de la nature... » Thomas Durand, L’ironie de l’évolution, Seuil, Paris, 2018. Thomas Durand est cofondateur de l’Association pour la science et la transmission de l’esprit critique (ASTEC) et de la chaîne YouTube La Tronche en biais, consacrée à l’esprit critique. Il tient aussi un blog intitulé La Menace théoriste.

[4Patrick Tort (dir.), Darwinisme et société, P.U.F., Paris, 1992. Patrick Tort, directeur de l’Institut Charles Darwin International, a élaboré la Théorie réversive de l’évolution comme processus dialectique, au début des années 80, à propos de la théorie darwinienne : la sélection naturelle, principe directeur de l’évolution impliquant l’élimination des moins aptes dans la lutte pour la vie, sélectionne dans l’humanité une forme de vie sociale dont la marche vers la civilisation tend à exclure de plus en plus, à travers le jeu lié de l’éthique et des institutions, les comportements éliminatoires. En termes simplifiés, la sélection naturelle sélectionne la civilisation, qui s’oppose à la sélection naturelle.

[5Patrick Tort, L’effet Darwin. Sélection naturelle et naissance de la civilisation, Seuil, Paris, 2008.

[6Thomas Malthus, Essai sur le principe de population, 1803.

[7Michael Löwy, « L’affinité élective entre social-darwinisme et libéralisme. L’exemple des États-Unis à la fin du XIXe siècle » in Patrick Tort (dir.), Darwinisme et société, P.U.F., Paris, 1992.

[8Patrick Tort « Introduction à l’anthropologie darwinienne. Entretien avec Georges Guille-Escuret », in L’Homme, 105, 1988, pp. 105-123. à lire également Anton Pannekoek & Patrick Tort, Darwinisme et Marxisme, Arkhê, Paris, 2011.

 
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