International

Soudan : L’Europe complice d’une guerre




Depuis plus de deux ans, le Soudan vit un conflit entre deux forces armées soutenues par des intérêts étrangers. Des centaines de milliers de morts et mortes, des millions de déplacées et une militarisation de la région à laquelle ont contribué des politiques européennes.

En avril 2023 éclatait à Khartoum le conflit entre la Sudan Armed Forces (SAF) – armée régulière – et les Forces de soutien rapide (FSR) – groupe paramilitaire. Le général Al Burhan et le général Hamdan Dagalo « Hemetti » avaient, main dans la main, maté dans la plus grande violence la révolution de 2019 qui avait mené à la chute du dictateur islamiste Omar el-Bechir, au pouvoir depuis plus de 30 ans. Autrefois fidèles alliés du dictateur, puis complices d’un temps pour mater les révolutionnaires et accéder au pouvoir grâce à un putsch en 2021 ayant marqué la victoire de la contre-révolution, c’est désormais l’un contre l’autre que les deux hommes et leurs groupes se battent pour le pouvoir et l’accaparement des ressources. Le soutien extérieur économique, matériel, technologique et humain reçu par les deux parties (principalement des Émirats Arabes Unis et de Libye pour les FSR et d’Égypte, d’Iran et de Turquie pour les SAF) a largement permis l’enlisement du conflit.

En deux ans et demi, le conflit s’est étendu à toutes les parties du pays, entraînant la population soudanaise dans une spirale d’une violence inouïe. On estime à 150 000 le nombre de décès (chiffre impossible à confirmer, probablement beaucoup plus élevé), avec 12 millions de personnes déplacées de force (4,2 millions de réfugiées à l’extérieur du pays et 7,2 millions de déplacées internes) et 30 millions de personnes en besoin d’assistance humanitaire – soit plus de 50 % de la population [1] : le conflit est considéré actuellement comme la plus grande crise humanitaire au monde.

Plus de 12 millions de réfugiées ont été déplacées. Près de 4 millions ont quitté le pays.
VOA/Henry Wilkins

Le Darfour : région martyre qui a vu naître les FSR

Dans la continuité de la guerre du Darfour (2003-2020), la région est de nouveau le théâtre d’accusations de génocide et de nettoyages ethniques, notamment à Geneina et Ardamatta (en 2023) au Darfour Occidental et à Zamzam et El Fasher (en 2025) au Nord. El Fasher, capitale historique du sultanat du Darfour et dernier bastion de l’armée, est tombée aux mains des FSR en octobre. Cette région d’une superficie équivalente à celle de la France, berceau historique des milices devenues les FSR, a longtemps été marginalisée par le pouvoir central et fut secouée par des rébellions dans les années 2000. Pour les écraser, le régime d’el-Bechir avait déployé les milices Janjawid, appuyées par l’armée régulière (SAF), menant à des massacres, bombardements, destructions de villages et déplacements forcés et massifs de populations. De nombreux chefs des milices d’alors et el-Bechir lui-même sont « recherchés » par la Cour pénale internationale (CPI) pour des crimes de guerre et crimes contre l’humanité (meurtres, déplacements forcés, viols...) commis.

Depuis le début du conflit actuel, le Darfour est l’une des zones les plus touchées du pays. Les Darfouris vivent depuis plus de 2 ans sans services publics, sans électricité, sans eau courante, sans réseau téléphonique ou internet (hors satellitaire). La région concentre à elle seule environ 4 millions de déplacées internes et reste accablée par des campagnes de nettoyage ethnique, des destructions de villages, pillages, déplacements forcés, viols de masse utilisés comme arme de guerre, ainsi que par le recrutement forcé, notamment d’enfants.

Le « Khartoum process »

En 2014, l’Union européenne (UE) signe avec des pays de la corne de l’Afrique, un accord pour « une meilleure coopération sur les migrations, le trafic d’êtres humains ». Cet accord, intitulé « Khartoum Process », a pour objectif affiché d’« améliorer les conditions de vie des migrants et migrantes sur les routes migratoires » et surtout de « renforcer les capacités » des États de transit, comme le Soudan dans la « lutte contre l’immigration ». Dans ce cadre, l’UE a déboursé, au travers du EU trustfund for Africa, 30 millions d’euros pour le Better migration management program principalement dédié au contrôle des frontières et à la gestion des migrations.

À la même période, les milices Janjawid étaient progressivement réorganisées et renommées FSR. Elles sont intégrées en 2017 à l’armée régulière SAF avec un statut particulier. Or, aux différentes frontières particulièrement « sensibles » du Soudan (Tchad, Égypte, Libye), ce sont précisément les FSR qui sont la force principale déployée pour « lutter contre le trafic d’être humain » pour le compte de l’UE à partir de 2015-2016. À ce titre, les FSR bénéficient d’un soutien comprenant notamment la provision de matériel de sécurité et de surveillance aux frontières (livrés à un régime dictatorial connu pour systématiquement contrôler, surveiller et mater sa population), mais aussi de formations de « renforcement de capacités » en tant que Border guards [2].

Les fonds européens ont notamment transité par des agences des Nations unies (en particulier le Haut Commissariat aux réfugiés et l’Organisation internationale des migrations), qui peuvent financer en direct certains ministères soudanais. L’UE a donc financé le renforcement du contrôle aux frontières dirigé par un dictateur recherché par la CPI et alors qu’il était clairement établi et affiché que les FSR étaient en charge de ce contrôle aux frontières. C’est en grande partie à l’aune de cet accord qu’Hemetti a pu monter en puissance grâce à la provision de matériel, de formations et de rétributions financières. Par exemple, des bons de commande de plusieurs centaines de pick-up Toyota ont été soumis à l’UE. Il a également pu gagner en envergure politique. À plusieurs reprises en 2016, il a d’ailleurs menacé l’UE de rouvrir les frontières si les fonds européens n’étaient pas augmentés. Des mises en scène dans les médias soudanais de capture de migrants et migrantes par les FSR [3] ont provoqué une certaine gêne au niveau de l’UE, n’entraînant néanmoins aucune suspension des financements. Les FSR se livrent à une véritable traite humaine : d’abord les migrants et migrantes et désormais les Soudanais et Soudanaises des zones sous leur contrôle sont capturées et leur famille rançonnées sous la menace de la torture ou de l’assassinat que le paiement ne suffit généralement pas à éviter.

Les politiques migratoires de l’Europe forteresse concoctées froidement à Bruxelles sont directement responsables des processus de militarisation et de miliciarisation de toute une région, tout comme de la déstabilisation de toute une société. Elles constituent un véritable dispositif de guerre aux peuples, dans lesquelles les vies de millions d’individus sont considérées comme des simples variables d’ajustement dans la défense des intérêts des États européens. Il nous incombe plus que jamais de les combattre jusqu’à les avoir intégralement défaites.

Camille (UCL Paris Nord-Est) et Boggy

[1Données du Haut Commissariat aux réfugiés de l’ONU.

 
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