Politique

Statistiques « ethniques » : quantifier n’est pas diviser

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La question des statistiques ethniques est revenue sur le devant de la scène dans la foulée des mobilisations antiracistes de la fin du printemps. Si ces outils de mesure des discriminations sont utilisés dans d’autres pays, ils sont prohibés en France au nom d’un « universalisme républicain »… dont l’hypocrisie se révèle à l’épreuve des faits.

En France, les statistiques ethniques ne sont autorisées que de manière dérogatoire et ponctuelle, dans un cadre scientifique et sous contrôle [1]. La norme est de les entraver car elles sont jugées par principe contraire à l’idéal républicain : l’égalité étant inscrite au fronton des mairies, elle « existe ». Tout acte raciste ne pouvant être qu’une faiblesse ou un écart. On est en réalité dans la pensée magique et l’idéologie : l’égalité n’est pas une valeur abstraite, c’est un combat de tous les jours [2].

Mesurer le racisme

La crise sanitaire liée à la gestion de l’épidémie de Covid-19 ainsi que la séquence mondiale de dénonciation des violences policières ont mis sur le devant de la scène les inégalités raciales. Chiffres à l’appui aux États-Unis où les outils statistiques permettant de les mesurer sont non seulement autorisés mais mobilisés. En mai 2020, à Chicago les personnes noires représentaient 50 % des malades du Covid-19 et 70 % des décès… alors qu’elles ne représentent que 30 % de la population de la ville [3].

Même phénomène en Grande-Bretagne avec les même outils où les personnes noires avaient près de deux fois plus de chances de mourir du Covid-19 que les personnes blanches en mars-avril. On pourrait dire que c’est parce que ces populations, plus prolétarisées, ont été en « première ligne » : mais non, les données sont à même classe d’âge et même environnement socio-économique Catherine Vincent, [4].

Une autre étude publiée cet été a fait la démonstration tragique de la réalité structurelle du racisme : aux États-Unis, les enfants noirs ont presque 3,5 fois plus de chance de mourir après une intervention chirurgicale que les enfants blancs, et à conditions de santé égales [5].

Et bien sûr il y a eu la mort de Georges Floyd le 25 mai dernier, déclencheur d’une révolte populaire remettant frontalement en cause le racisme de l’institution policière dans son entier : aux États-Unis les Noirs ont 3 fois plus de chances de mourir dans les mains de la police que les Blancs. On peut se dire qu’après-tout, comme le nuage de Tchernobyl en son temps, les discriminations raciales s’évaporeraient au contact des frontières françaises, si « républicaines ».

BEATRICE MURCH

Nombre de responsables politiques et médias, prompts à s’insurger des crimes policiers là-bas, détournent le regard devant les morts ici. Ici, celles et ceux qui tiennent les comptes et en réclament ce sont les collectifs de familles de victimes, ce sont les militantes et militants antiracistes.

En France : s’imposer

Si les statistiques ethniques ne sont pas autorisées en France, elles arrivent toutefois, de manières détournées, à mettre le pied dans la porte du débat public. En 2017 le Défenseur des droits pouvait affirmer que les jeunes hommes noirs ou arabes avaient 20 fois plus de chances d’être contrôlés, à contexte identique, que les blancs [6].

Durant la période de confinement, plusieurs cas de violences policières entraînaient des révoltes urbaines. Les signataires de la tribune « La colère des quartiers populaires est légitime » rappelaient alors le lourd tribut payé à l’épidémie [7]. Là encore, des indicateurs permettent de déceler ce qui est à l’œuvre : entre le 1er mars et le 19 avril 2020, le taux de surmortalité en Seine-Saint-Denis était de 134 %. Dans un département où, en 2016, la population immigrée représentait 30 % des habitant·es du département, où 28 % des adultes de 18 à 50 ans et 50 % des moins de 18 ans sont des descendant·es d’immigré·es [8].

Et puis il y a l’enquête TeO (Trajectoires et Origines) qui donne une série d’indicateurs sur les inégalités : menée une première fois en 2008-2009, une deuxième édition est en cours depuis l’été 2019 [9].

Problème : si elle donne une photographie à l’instant T, faute d’une régularité autorisée par les pouvoirs publics elle ne permet pas de les confronter à l’épreuve du temps.

Ne plus s’arrêter aux portes du travail

Ce qui fait un système de domination, c’est son inscription dans le temps, sa permanence. Ce n’est pas un hasard si la mesure des inégalités en France s’arrête souvent aux portes du travail et ne s’impose pas à l’ordre patronal. On sait les discriminations raciales dans l’accès à l’emploi. Mais où sont elles mesurées sur l’ensemble des carrières, sur les salaires ? Si elles n’existent pas, pourquoi craindre de les quantifier ?

Au sein du mouvement social, il existe des appréhensions qui peuvent être sincères liées à une déclinaison prolétarienne de l’universalisme républicain : ce serait fragmenter la classe que de prendre en compte le critère des discriminations particulières dans l’exploitation. Mais si le racisme divise, alors il faut le combattre pour ce qu’il est, et un préalable est de le (re)connaître tel qu’il s’exprime.

Des mesures plus globales pourraient permettre de dénoncer les assignations raciales à des catégories de métiers. En terme de méthode, des équipes syndicales pourraient expérimenter, mettre en œuvre des enquêtes sur la base du déclaratif.

Il ne s’agit pas pour autant d’avoir des chiffres pour ne pas s’en servir : mais bien de les transformer en campagnes, en actions, en revendications [10]. Ce levier antiraciste, on ne pourrait alors pas le négliger.

Théo Roumier, syndicaliste et libertaire

[1« Est-ce que les statistiques ethniques sont interdites en France ? », rubrique CheckNews de Libération, le 16 janvier 2018.

[2« L’égalité pour boussole », publié sur le site de la revue Les Utopiques de Solidaires (lesutopiques.org) le 11 juin 2020.

[3Camille Polloni, « Covid-19 et minorités : un non-dit français », Mediapart le 15 mai 2020.

[4« Querelle républicaine sur les statistiques ethniques », double-page dans Le Monde, 12 septembre 2020.

[5Clara Hage, « Racisme sur ordonnance », Libération le 13 août 2020.

[6Camille Polloni, « Inventaire des violences policières : l’angle mort de la couleur de peau », Mediapart le 12 juin 2020.

[7Publiée sur le Bondy Blog, Mediapart et Regards le 24 avril et signée, entre autres, par Attac, CGT, CCIF, Comité Adama, FUIQP, NPA, Solidaires, UCL…

[8Solène Brun, Patrick Simon, « L’invisibilité des minorités dans les chiffres du Coronavirus : le détour par la Seine-Saint-Denis », De factO n°19, mai 2020 (icmigrations.fr).

[9Catherine Guilyardi, « Comment l’enquête TeO a changé la donne sur les statistiques ethniques en France », De factO n°21, été 2020.

[10Tribune des 121 Syndicalistes contre le racisme, pour la justice et l’égalité, 24 juin 2020, publiée sur le Bondy Blog, Mediapart et Regards.

 
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