Tchétchénie-Ickérie : un convoi syndical pour l’unité des travailleurs

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Un camarade du Convoi syndical pour la Tchétchénie [3] relate pour Alternative libertaire les temps forts du voyage qu’il a effectué avec ce réseau en février dernier. Une initiative de solidarité internationale pour rompre l’isolement des travailleuses et travailleurs de Tchétchénie et développer des liens avec celles et ceux de Russie qui se battent contre la guerre et le despotisme de l’ami de Chirac, Poutine.

Notre voyage en Tchétchénie s’est effectué du 11 février au 22 février 2004. C’est le cinquième déplacement dans ce pays et dans la région depuis 2000. Au départ de Paris, le groupe est constitué de trois syndicalistes (Sud-PTT, CGT-ONIC, SNPES-FSU) et d’une jeune étudiante de Paris VIII parrainée par la mairie de Saint-Denis (93). À Moscou, une syndicaliste de Zachtchita Truda [1] se joint à nous, ce qui permet de constituer une délégation franco-russe. Nous ne disposons d’aucun visa, ni pour l’Ingouchie, ni a fortiori pour la Tchétchénie. L’État russe n’en délivre pas.

En Ingouchie : rencontres dans les camps

Nous nous rendons dans les camps de Bart (Karabulak), Zacita, Spoutnik, Rasvet. Ce qui nous frappe dans l’ensemble de ces camps, c’est la désolante impression d’abris de toiles usées, fichés dans la boue, de latrines sommaires exposées à toutes les intempéries. Beaucoup de réfugié(e)s sont déjà parti(e)s, laissant des espaces à l’abandon, ce qui rend plus misérables encore ces lieux déstructurés.

Kadyrov [2], homme lige de Poutine en Tchétchénie, veut en finir avec ces camps qui dénoncent dans leur brutale réalité la propagande en cours dont le message est d’annoncer la fin de la guerre et la normalisation d’une société désormais pacifiée. Des stratégies sont mises en œuvre : coupures d’eau, de gaz et suppression abandon d’aides en vivres ; la sécurité des camps n’est plus assurée (enlèvements) ; les offres de primes au retour ne sont que rarement et partiellement versées. Malgré ce chantage, les réfugié(e)s hésitent à partir se montrent plus que réticent(e)s. Pour en finir, Kadyrov et ses milices passent à la menace brutale : il faut partir des camps avant le 31 mars 2004 ! Manu militari, il semble que ce coup de force soit déjà mis à exécution. Au camp de Rasvet, nous satisfaisons une commande de 120 paires de chaussures pour les enfants de l’école.

Visite chez Mme Zoya

Nous nous rendons chez Mme Zoya, professeur de lettres (français) à l’université de Nazran (Ingouchie). Là encore, la rareté des moyens et des outils de transmission de savoirs limite gravement la possibilité d’enseigner. L’entreprise relève de la gageure tant l’institution est dépourvue de moyens. On compte 26 professeurs pour près de 2 000 étudiant(e)s. Nous décidons de libérer 1 500 euros pour satisfaire une commande de livres impossibles à trouver dans la région, que nous achèterons à Paris dès notre retour.

A Grozny, Institut pédagogique

À Nazran, nous prenons livraison des caisses de livres achetés la veille pour l’institut pédagogique de Grozny (1 500 euros, cela représente beaucoup de livres de qualité).

Passée la frontière tchétchène, les villages traversés semblent indemnes de toute destruction massive mais sans vie. Puis les « check-points » se succèdent, lourdement armés, signes avant-coureurs d’une agglomération, et c’est Grozny.

La circulation s’anime, la vie paraît ressuscitée de cet espace paradoxal où rien ne semble avoir échappé aux affres de la guerre. Plus on progresse vers le centre, plus la destruction implacable et méthodique fait système. Effroyable acharnement balistique qui pourrait être l’œuvre de psychopathes obsessionnels ! Ville de 400 000 habitant(e)s, Grozny n’est plus et pourtant son cœur bat toujours. Dans les ruines et la boue, la vie reprend (Médecins du monde parle d’un fonctionnement enfin rétabli d’un bloc de chirurgie à l’hôpital n° 9 quatre ans après le désastre).

Faut-il que la défaite de l’Armée rouge en Afghanistan, puis l’humiliation de cette même armée le 6 août 1996, lors de la reprise de Grozny par les Boevikis, sanctionnée par le traité de paix de Khassaviourt, soient ressassées en termes de vengeance haineuse, pour expliquer un tel déchaînement. Nous arrivons à l’Institut en reconstruction. Les livres sont sortis des cartons, examinés avec délicatesse et émotion, ce sont les « grands auteurs » russes !

Orphelinat de Nardterechnoe

Nous arrivons à l’orphelinat de Nardterechnoe. À l’abri des menaces de la guerre, le groupe d’enfants (une centaine) paraît soudé en quête d’affection. Nous visitons l’établissement. Il est bien tenu, strictement, mais la pauvreté impose sa triste réalité. Lits superposés dans des espaces humides et confinés, murs décrépits par les infiltrations. La vétusté et l’insalubrité favorisent la contagion. Dans cet établissement, tout fait défaut : des machines pour collectivités à laver, à sécher le linge. Le chauffe-eau ne fonctionne plus. Il faudrait installer une réserve d’eau pour pallier les coupures, remettre en état l’office, carreler les murs, etc.

Nous avons toutefois la modeste satisfaction de constater que les douches (résultat de notre dernière intervention) ont été placées et fonctionnent ! Nous prenons de nouveaux engagements pour notre prochaine rencontre, dans la mesure de l’argent collecté !

Impressions de voyage

Outre les témoignages et l’observation concrète vécus sur le terrain, restent les impressions de voyage. Un pays « normalisé » prétendent les autorités du gouvernement fantoche de Kadyrov, mais qui présente des routes segmentées par des check-points de béton où les fédéraux (soldats russes) exercent un contrôle permanent ; un pays où circulent des troupes qui patrouillent sous la protection d’un char précédé de démineurs avec sur les bas-côtés des soldats embusqués pour prévenir toute attaque, suivi de fantassins, chiens en laisse et enfin l’ambulance qui ferme la marche.

Dans le district de Nardterechnoe, nous longeons le camp de « filtration » de Tchernokozovo, lieu maudit de tortures et de mort, cerné de hauts murs, hérissés de miradors. Ce lieu illustre la « normalisation » du pays. Et puis cette réflexion que je garde en mémoire d’une responsable tchétchène de l’association Mémorial : « Il faut savoir que la guerre se poursuit. Les milices de Kadyrov, les fédéraux, n’ont guère le souci de combattre la résistance mais attaquent la population civile : hommes, femmes, enfants. Personne n’est épargné. »

Retour à Moscou

De retour à Moscou, en soirée, nous participons à un débat sur la guerre en Tchétchénie. Des intellectuel(le)s russes évoquent la perte des libertés récemment acquises, le rétrécissement de la vie démocratique et le retour de la violence à l’encontre des opposant(e)s politiques et des syndicalistes. La gangrène de la guerre coloniale gagne la société de la puissance colonisatrice. Nous exposons le plan de paix de Ilyas Akhmadov, qui fait consensus dans cette assemblée.

Ministre des Affaires étrangères du gouvernement Maskhadov de la république tchétchène d’Ichkérie, il propose un plan de paix d’indépendance conditionnelle sous administration internationale (démilitarisation des deux parties). Cette ouverture faite à Poutine, compte tenu de l’incommensurable désastre, révèle une réelle lucidité politique qui cependant demeure éloignée des acquis, pour la partie tchétchène, obtenus lors des accords du 6 août 1996 à Khassaviourt (traité de non-belligérance et indépendance acquise). Nous savons par ailleurs que l’éventuelle immixtion des puissances occidentales, quasiment muettes à ce jour sur la question du Caucase ne saurait être dénuée d’intérêts inavoués et ce au détriment du peuple tchétchène, qui se présente désormais face à l’ennemi, exsangue, profondément meurtri, traumatisé, quasiment sans combattants.

Que pourraient penser de ce plan nos futur(e)s candidat(e)s à la députation européenne ? Le reprendraient-ils/elles à leur compte ? Le garderaient-ils/elles sous silence ?

Dernières discussions avec nos camarades de Zachtchita Truda

Sergueï, syndicaliste dans une entreprise de roulements à billes (150 syndiqué(e)s à Zachtchita Truda sur 5 000 travailleur(se)s), évoque la dure réalité du syndicalisme russe. Le nouveau code du travail, qui laisse le champ libre à la flexibilité, est moins favorable pour les salarié(e)s que les réglementations précédentes. Par ailleurs, l’arrivée sur le marché du travail d’une main-d’œuvre moldave immigrée, aux prises avec des embauches sauvages opérées par des patrons plus voyous que respectueux des lois, ne facilite pas la tâche des militants syndicaux. Ces pratiques patronales aiguisent des contradictions au sein d’une classe ouvrière perméable aux discours xénophobes, racistes et antisémites. Le nationalisme « grand-russe » n’aide pas à la cohérence de la conscience de classe. Nous connaissons des difficultés similaires, remarquons-nous, mais que faire ? Sinon travailler à l’unité de tous les travailleur(se)s. Nous nous quittons, solidaires et fraternel(le)s, convaincu(e)s de la nécessaire internationalisation des luttes contre le capitalisme et la guerre.

Claude Marill , le 21 mars 2004

[12. Petit syndicat alternatif, indépendant, antilibéral, opposé aux guerres impériales (Irak) ou néocoloniales (Tchétchénie)

[23. Élu président, lors d’un simulacre délections en Tchétchénie le 5 octobre 2003.

[31. Convoi syndical pour la Tchétchénie : tél. 01 44 62 12 88, fax 01 44 62 12 43 E-mail : convoisyndical@ras.eu.org, 23, rue de la Mare, 75020 Paris

 
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