Théorie politique : L’antifascisme, l’État, la rupture révolutionnaire et nous

Nous l’évoquons dans les Pleins Feux de ce numéro, l’urgence de l’antifascisme a pris une actualité brûlante ces dernières semaines. Mais comment penser un antifascisme au long court, qui soit à même d’annihiler le fascisme une bonne fois pour toutes, au-delà des considérations tactiques immédiates ?
À rebours des discours, rappelons les faits : les discours haineux d’extrême droite infiltrent les espaces publics, ils incitent à la violence et font chaque année des dizaines de victimes. Depuis 1989, l’extrême droite a tué à 59 reprises en France, selon le décompte de l’historien Nicolas Lebourg. Dans ce contexte, organiser une auto-défense populaire pour nos réunions publiques, nos manifestations est donc une obligation.
Néanmoins, il nous semble que cela ne peut pas suffire. Qualifier les formes de luttes de rue « d’antifascisme » est un aveu d’échec. L’antifascisme ne peut pas être uniquement l’éventail des techniques qui nous permettent de mener nos luttes politiques en des temps de radicalisation de l’extrême droite. Une lutte authentiquement antifasciste est une lutte qui cherche à juguler, à annihiler la possibilité même d’une résurgence des fascismes.
Fascismes d’hier et d’aujourd’hui
À la différence du fascisme historique, la vague que nous connaissons aujourd’hui ne naît pas d’une faillite de l’État bourgeois. En effet, l’émergence des Chemises noires en Italie ou du parti nazi en Allemagne ont eu lieu dans des États en quasi-mort clinique : la Grande Dépression avait paralysé leurs économies, les conséquences de la Grande Guerre se faisaient encore sentir, les mouvements ouvriers avaient remis en cause leurs institutions et la légitimité de leurs gouvernements était en chute libre. Ce vide a offert aux forces fascistes un espace où elles ont pu se présenter comme les seules capables de faire « renaître » l’État-nation, restaurant et renforçant du même coup l’instrument de pouvoir de la bourgeoisie.
Aujourd’hui, la situation est exactement inverse. L’État contemporain ne s’affaiblit pas ; il s’est renforcé de manière inédite : il dispose d’une technologie de surveillance généralisée, d’un arsenal juridique d’exception, d’armes « non létales » dont il n’hésite plus à faire un usage massif et d’une coopération internationale efficace. Il a su se renforcer pendant toute la période précédente (celle qui court de l’après Seconde Guerre mondiale jusqu’à la crise du néolibéralisme que nous connaissons). Lorsque la machine à profits tournait à fond, l’État, loin d’être un simple arbitre, a alors joué une partition d’intégration pseudo-démocratique du prolétariat. Les excédents économiques formidables qu’il réalisait grâce à la reconstruction du pays et à l’exploitation des pays du Sud lui permettait de répartir les gains : une part au capital, une part au travail. La social-démocratie pouvait faire rayonner le modèle de l’État-providence et le dialogue social connaissait son âge d’or. Concrètement, l’État absorbait progressivement les revendications sociales dans un cadre institutionnel qui promettait stabilité et protection. La création de la Sécurité sociale, par exemple, a illustré cette capacité à offrir un filet de sécurité en échange d’un désarmement des travailleuses et des travailleurs – qui étaient nombreux et nombreuses parmi celles et ceux qui avaient pris le maquis. Et si, à l’origine, la Sécu avait été pensée comme indépendante de l’État, celui-ci parvint rapidement à remettre la main sur sa gestion, consolidant davantage son rôle central comme garant de l’ordre économique et social.
Un nouveau pacte social
Mais aujourd’hui, le temps revient à la crise. La crise du capitalisme que nous vivons renverse la logique qui a longtemps structuré les rapports entre l’État et les travailleurs et travailleuses. Pour maintenir marges et profits, les capitalistes n’ont plus le choix que de se lancer dans la guerre contre notre classe. Le compromis qu’était l’accord tacite du keynésianisme [1] ne peut plus tenir. L’État, dans un mouvement de balancier, revient alors à ses réflexes répressifs : comment pourrait-il en être autrement ? La bourgeoisie a toujours été sa seule maîtresse. Lorsque les intérêts du capital sont menacés, l’appareil étatique se transforme en bouclier destiné à protéger ces intérêts. Ainsi, notre temps ne voit pas simplement une contraction économique ; nous observons le retour d’un État qui, au lieu d’amortir les chocs, agit comme un instrument de répression au service d’une classe dominante qui voit son hégémonie remise en question.
Dans ce cadre, le fascisme que nous voyons émerger n’apparaît que comme une simple tentative de rétablir un compromis de classe en sacrifiant les groupes les plus vulnérables. Sous le couvert d’une promesse de « renouveau » ou de « sécurité », des fractions de la bourgeoisie, de la petite-bourgeoisie et même des éléments du prolétariat cherchent à sceller un nouveau pacte social. Un pacte raciste, patriarcal, validiste, écocide, etc. En d’autres termes, le fascisme contemporain se présente comme la solution, mais il ne fait que consolider les intérêts des classes dominantes en transférant le fardeau de la crise sur les épaules des populations déjà précarisées.
Socialisme ou barbarie
Un antifascisme de notre temps devra donc nécessairement être un mouvement politique révolutionnaire, au sens fort du terme. Nous ne pouvons lier notre sort à l’État : un front antifasciste électoraliste pourrait, peut-être (mais rien n’est moins sûr !), temporairement empêcher l’accession au pouvoir des fascistes, mais ce ne serait (à coup sûr !) rien de définitif. La « gauche » au pouvoir pourrait nous faire revenir à une phase d’intégration, pseudo-démocratique, mais tant que le capital est le maître, le retour répressif est déjà annoncé. Un retour de bâton qui serait alors très probablement plus brutal que l’actuel, puisqu’il s’emparerait alors d’un appareil d’État encore plus fort.
Le seul véritable antifascisme, c’est celui qui cherche à éliminer les conditions matérielles d’existence et d’apparition des tendances fascisantes. Ainsi, il s’impose de lui-même : l’antifascisme ne pourra se trouver que dans la rupture révolutionnaire. Il ne peut se trouver que dans la quête pour rappeler à notre classe, celle des travailleuses et des travailleurs, ses intérêts propres, dans le travail à faire pour rassurer nos camarades de notre propre force. Le seul antifascisme possible, c’est celui qui parviendra à constituer un sujet collectif communiste libertaire qui balaiera toutes les tentations de compromis de classe, un sujet collectif qui reconnaîtra son seul ennemi mortel : le capitalisme.
Wendelin (UCL Alsace)





