Togo : La France sait reconnaître les siens

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À grand renfort de défilés, avec tout ce que Lomé compte d’hommes en uniforme, Étienne Gnassingbé Eyadéma venait de célébrer le 13 janvier 2005 la la fête de la libération nationale – autrement dit le 38e anniversaire de son arrivée au pouvoir par la force. Son décès, le 5 février 2005 ouvre une nouvelle page dans l’histoire du Togo, qui, depuis le premier coup d’État de 1963, vivait sous le régime despotique du clan présidentiel, dans un pays où l’opposition était rendue totalement impuissante.

En 1963, de retour au Togo après la guerre d’Algérie, Gnassingbé Eyadema était sergent de l’armée française et à la tête du commando chargé de tuer le président en exercice Sylvanus Olympio. La participation de la France dans cet assassinat semble avoir créé des liens indéfectibles entre les deux pouvoirs. [1]

Alors que depuis presque quarante ans les Togolais voyaient se succéder les élections truquées, ne semblant plus croire à un possible changement, la mort de Gnassingbé Eyadema aurait pu être l’annonce d’une délivrance. C’était sans compter sur l’un de ses fils et sur la préparation par Eyadema de sa succession. Il semble en effet n’avoir jamais vraiment dissimulé son souhait de se faire succéder par l’un de ses fils et c’est d’abord Ernest Gnassingbé qui avait intégré l’armée en ce sens. Toutefois, le père préféra un autre fils, paraît-il plus rodé aux « subtilités du pouvoir » : Essozimna Faure Gnassingbé, qu’il nomma d’abord conseiller spécial en 1993, puis député, et enfin ministre des Mines, de l’Équipement et des Télécommunications. Balisant ainsi la voie pour son fils, il a également su lui attribuer des postes stratégiques, qui permettent au clan Eyadema de détourner les richesses du pays à leur profit, grâce à la gestion notamment de certaines matières premières, telles que le pétrole ou les phosphates, à une panoplie de sociétés écran et au solide carnet d’adresses qui va avec.

C’est ainsi que le 5 février, le jour même de l’annonce de la mort du général Eyadema, Faure Gnassingbé est propulsé à la tête de l’État, soutenu par l’état-major des Forces armées togolaises et par le Rassemblement du peuple togolais (RPT), l’ex-parti unique, qui lui confient le pouvoir en violation de la constitution qui dispose qu’en cas de vacance du pouvoir l’intérim doit être assuré par le président de l’assemblée nationale, procédé rappelant à s’y méprendre l’accession à la présidence du père. Dans un premier temps, face au tollé soulevé par cette succession, l’Union africaine (UA) menace d’abord Faure Gnassingbé d’une intervention militaire et la CEDEAO [2] adopte le 19 février une série de sanctions exceptionnelles qui contrastent avec son silence passé sur la nature et les agissements du régime togolais.

Timides réactions et soutien à demi-mot de la France

L’Organisation internationale de la francophonie suspend pour sa part le Togo de ses instances, l’Union européenne (UE), poussée notamment par l’Allemagne et la Belgique, et les États-Unis condamnent explicitement le coup d’État. Les manifestations quotidiennes ainsi que les condamnations de la communauté internationale finissent par contraindre Faure Gnassingbé à annoncer sa démission le 25 février et l’organisation d’une élection présidentielle, abandonnant ainsi l’idée de finir le mandat de son père, jusqu’en 2008.

La plupart des chefs d’État africains restent muets sur l’événement, a l’instar de l’UA et de la CEDEAO qui retirent finalement leurs sanctions dès l’annonce de la démission et de l’organisation de l’élection présidentielle pour le 24 avril. Fidèle à ses habitudes et toujours prompt à protéger ses intérêts économiques en Afrique, la France ne va pas ménager son soutien au fils d’Eyadema, comme elle n’a pas non plus caché sa tristesse à la mort de cet « ami de la France ». Et Xavier Darcos, ministre de la Coopération, de créditer Faure de bonnes intentions. Bien qu’elle annonce l’envoi d’observateurs et de parlementaires proches du dossier togolais pour suivre la préparation de ce scrutin, la crédibilité de la France dans sa démarche est entièrement ternie par les collusions qui existent dans les milieux politico-affairistes entre le Togo et la France [3], que l’opposition togolaise n’a d’ailleurs jamais cessé de dénoncer, ainsi que par les déclarations de ses représentants qui semblent approuver le candidat Faure Gnassingbé, allant jusqu’à lui trouver un certain nombre d’atouts.

La dernière en date d’une longue série de mascarades électorales

Alors même que le délais pour la préparation d’une telle élection paraît court, que l’opposition manifeste quasi quotidiennement dans les rues de Lomé en faveur d’un report de vote, que les six partis d’opposition, qui soutiennent la candidature de Bob Akitani (UFC) [4] accusent le régime de préparer la victoire de Faure, que les fraudes du passé laissent à craindre de nouvelles manipulations du scrutin, l’UE ne semble pas non plus prête à prendre d’initiatives, débloquant quelques fonds pour qu’une trentaine d’observateurs de la CEDEAO, derrière laquelle tout le monde semblait alors se retrancher, assistent à un scrutin déjà très contesté.

Dans un contexte où Bob Akitani, candidat unique de l’opposition ne fait pas l’unanimité au sein de celle-ci et où la France semble chercher des alliés à Faure Gnassingbé parmi les anciens soutiens de son père, la mise en place de ce processus électoral ne ressemble pas à la rupture attendue avec les pratiques passées. Outre le verrouillage de l’accès aux médias nationaux par le candidat au pouvoir et le muselage de la presse indépendante, de nombreuses autres irrégularités vont être relevées durant cette campagne à commencer par les intimidations et exactions d’éléments armés dits « incontrôlés » jusqu’au jour du scrutin. La Ligue togolaise des droits de l’homme va également dénoncer des fraudes massives le jour du vote : bourrage des urnes, manipulation des listes électorales, distribution en nombre de bulletins vierges à des partisans de Faure, interventions de militaires et de civils armés dans des bureaux de vote afin de se saisir des urnes provoquant des affrontements mortels, arrivée tardive des urnes dans certaines localités, comptage des votes dans le plus grand secret, auxquelles il faut ajouter l’étonnante coupure de tout le réseau de communication téléphonique et Internet après la fermeture des bureaux, laissant ainsi imaginer un vaste tripatouillage nocturne des résultats. Deux jours plus tard, les résultats annonçaient la victoire de Faure Gnassingbé avec 62% des voix, reprenant ainsi le flambeau paternel.

Après avoir regardé Faure sortir vainqueur de ce hold-up électoral, l’UA, l’UE, et l’ONU font désormais pression sur celui-ci pour qu’il forme, comme il l’avait annoncé avant la tenue du scrutin, un gouvernement d’union nationale, réunissant l’ensemble des partis. Si l’attitude de l’opposition n’est pas clairement définie pour l’instant, elle parait surtout une nouvelle fois réduite à l’impuissance, réclamant que le lumière soit faite sur la période électorale [5] et semblant aussi guetter une possibilité d’entrer dans un prochain gouvernement de transition. Cela ressemble à un nouveau coup de force réussi pour le clan Eyadema, puisque quelques jours après avoir pris le pouvoir par un putsch, Faure se voit désormais auréolé du « certificat démocratique » conféré par la tenue d’élections.

Dans un pays où, depuis presque quarante ans, la répression systématique des grèves et des manifestions de protestation est meurtrière et où les attentats ciblés contre les opposantes et les opposants ont poussés des milliers de Togolaises et de Togolais à choisir l’exil dans les pays voisins ou ailleurs, la période post-Eyadema, loin d’être porteuse d’espoir, révèle pour l’instant au contraire la permanence des protagonistes, notamment l’indéfectible soutien de la France, ainsi que celle des méthodes déployées pour maintenir au pouvoir un clan et poursuivre le détournement des ressources du pays au profit de celui-ci.

Charline (AL Paris Sud)

[1À ce sujet, lire le chapitre consacré à Olympio dans l’ouvrage de F.-X. Verschave, La Françafrique, le plus long scandale de la république, pp.109-125, éd. Stock, 1999.

[2Communauté économique des États d’Afrique de l’ouest, comprenant le Bénin, le Burkina-Faso, le Cap-Vert, la Cote d’Ivoire, la Gambie, la Guinée, la Guinée-Bissau, le Sénégal, la Sierra Leone et le Togo.

[3Concernant les collusions entre les intérêts politico-économiques de la France au Togo et le régime d’Eyadema, voir Survie n° 136 d’avril 2005 et « Le Togo, de l’esclavage au libéralisme mafieux », de G. Labarthe, n°20 des Dossiers noirs de la politique africaine de la France, éd. Agone, 2005.

[4Union des forces du changement, dont Gilchrist Olympio, fils du président assassiné en 1963, est également l’un des représentants. Il fut écarté de l’élection présidentielle en 2003 par Eyadema qui fit modifier le code électoral afin qu’Olympio vivant en exil ne puisse prétendre à la candidature.

[5Dans Le Monde du 16 mai 2005, la FTDH, outre les fraudes déjà relevées, annonce plus de 800 morts, victimes de la répression, depuis la mort du général Eyadema le 5 février.

 
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