USA : Bush-Kerry : Un point de vue anarchiste

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A l’heure où nous mettons sous presse, l’issue du duel Bush-Kerry, qui fait couler tant d’encre, est incertaine. Nous publions ici la contribution d’un militant de Fédération des anarchistes-communistes du nord-est (NEFAC) des USA.

Dans le système bipartite américain, aucun parti ne se réclame - et ne s’est jamais réclamé - de l’anticapitalisme. Le Parti républicain est contrôlé majoritairement par les mouvements d’extrême droite. Le Parti démocrate a connu également un glissement à droite, seule une ou deux petites différences le positionne à la gauche des Républicains.

L’aile libérale [1] des Démocrates, qui avait connu une période de croissance dans les années 60 et suivantes, a été purgée ou marginalisée. En l’absence d’une réelle alternative de gauche à l’establishment capitaliste, la révolte a été canalisée vers la droite. Beaucoup de gens des classes moyennes inférieures sont devenus des activistes de droite.

Ils y sont encouragés par une batterie d’idéologues d’extrême droite sur les radios, les télévisions, ou à travers des livres. Ignorant les rapports de classe ou de richesses, ils se focalisent sur la religion, un super patriotisme, l’opposition à l’avortement, à l’homosexualité et à l’évolution sociale. Ils soutiennent les Républicains, le parti traditionnel de la grande finance, au nom des petites gens. Au nom de la liberté, ils nient aux femmes leurs droits à la contraception et aux gays et lesbiennes le droit de se marier si ils ou elles le souhaitent. Ils disent soutenir les troupes US en Iraq et en Afghanistan, alors qu’elles sont maintenues dans des zones où elles peuvent être tuées. Ils clament que les valeurs familiales sont attaquées et que les chrétiens sont persécutés. Aveugles à leurs propres intérêts, ils sont prisonniers entre les mains de manipulateurs cyniques et politiciens.

Emergence d’une opposition extra institutionnelle

Puis il y a eu l’émergence d’un - ou de plusieurs - mouvements de gauche. Un mouvement de masse a grandi lentement en opposition à la guerre en Iraq, à la globalisation des marchés et aux politiques de libre-échange, aux attaques contre les droits fondamentaux. Une majorité de la population est maintenant contre la guerre. Les familles de la classe ouvrière qui ont des parents dans l’armée s’organisent contre la guerre. Il y a eu des manifestations de masse contre le libre-échange. Il y a eu d’énormes rassemblements antiguerre. Un demi-million de personnes ont marché dans les rues de New York contre la Convention nationale des Républicains et leur politique. Il y a eu une vague de mariages gays et lesbiens, légaux et semi-légaux. La jeune aile gauche de ce mouvement s’est consciemment autodésignée anarchiste, même si des tendances marxistes léninistes progressent également.

Les syndicats ont représenté jusqu’à un tiers des travailleur(se)s. Ils n’en représentent plus que 12 %, et seulement 8 % dans le secteur privé. Même les bureaucrates les plus conservateurs et corrompus des syndicats américains ont été en fin de compte réveillés par la baisse du nombre de leurs cotisants. Lentement, très lentement, une restructuration des structures syndicales s’est effectuée, et il existe un nouvel intérêt pour la resyndicalisation des travailleurs inorganisés.

La communauté Afro-américaine n’a pas connu de mouvement de masse en dehors des politiques électoralistes, mais une colère larvée existe. Les méthodes des Républicains consistant à ne pas compter leurs votes lors de la dernière élection présidentielle, et l’échec des Démocrates à se mobiliser pour eux a particulièrement mécontenté nombre d’Afro-américains.

Dans les élections actuelles, les Démocrates jouent leur rôle traditionnel de piège pour tout mouvement indépendant. Le candidat démocrate, John Kerry, promet de poursuivre la guerre, en la gérant mieux. Dans tous les domaines, la politique de Kerry est la même que celle de Bush à quelques détails près. Pourtant, les progressistes, les syndicats, et la communauté afro-américaine se sont engagés dans un soutien à Kerry.

L’illusion Kerry

Argumenter contre l’électoralisme est un exercice difficile pour les militants lutte de classe anarchistes révolutionnaires. En effet de nombreux anarchistes sont à titre personnel en faveur du vote pour Kerry. En tant que révolutionnaires, nous développons deux arguments : tout d’abord, si les Démocrates représentent un moindre mal, la stratégie consistant à défendre ce moindre mal n’est pas efficace pour vaincre le « grand mal ». De façon empirique, les progressistes, les syndicats et les communautés opprimées ont soutenu les Démocrates depuis nombre d’échéances électorales. Le résultat a été le glissement à droite de l’ensemble de la classe politique, loin des intérêts des travailleurs et des opprimés.

En l’absence d’un pôle d’opposition de gauche, de nombreux travailleur(se)s ont fini par soutenir une opposition d’extrême droite. La stratégie du moindre mal n’a pas fonctionné.

Deuxièmement, le vrai pouvoir des travailleur(se)s et des opprimé(e)s se situe en dehors du système politique établi. L’électoralisme est le jeu de la classe dirigeante et est conçu pour les possédants. Les travailleur(se)s ont la capacité stratégique de renverser le système économique. Tous nos acquis ont été gagnés en dehors du système électoral. Le droit de constituer des syndicats a été gagné grâce à des grèves massives et des occupations d’usines. La ségrégation raciale légale a été battue par des campagnes de désobéissance civile des Afro-américains. Les lois anti-discriminations ont été gagnées par des révoltes urbaines. L’opposition à la guerre du Vietnam s’est faite par des manifestations de masse et des grèves universitaires. Les droits des femmes ont été gagnés grâce à des manifestations et à des groupes de prise de conscience. La libération homosexuelle a débutée avec l’émeute de Christopher Street, où les plus méprisés des gays ont affronté les flics. Quoi qu’il sorte de l’élection, la lutte contre la guerre, l’oppression et le capitalisme ne fera que s’intensifier ensuite.

Wayne Price, octobre 2004

[11. « Libérale » s’entend ici au sens américain du terme.

 
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