Politique

Ultra-gauche : une histoire à hauteur des puissants

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Dans son dernier ouvrage, Christophe Bourseiller s’applique à brouiller la compréhension des différents mouvements d’extrême gauche européens. Avec un point de vue parcellaire, partisan et souvent inexact, il se pose en défenseur de la pensée dominante et des puissants.

Ça commence avec un cliché. La photo de couverture rappelle les images des chaînes d’information qui tournent en boucle lorsqu’une manifestation est le théâtre d’affrontements entre les forces de l’ordre dominant et des manifestant·es. L’intitulé et la typographie de la couverture du dernier ouvrage de Christophe Bourseiller, Nouvelle Histoire de l’Ultra-gauche rappellent davantage les codes graphiques des tabloïds à scandale qui charrient un discours anxiogène et réactionnaire que ceux d’un ouvrage à visée scientifique.

Amalgames et superficialité

Christophe Bourseiller voit dans les gauches communistes allemande, hollandaise et italienne, ainsi que chez les situationnistes et les communistes libertaires les matrices de ce qu’il désigne par ce vocable fourre tout. Si on peut trouver des points communs entre ces courants, les différences sont souvent bien plus importantes. Ainsi les communistes libertaires, qui récusent l’étiquette ultra-gauche, se réclament du syndicalisme révolutionnaire et de l’antifascisme, alors que les autres courants étudiés rejettent pour la plupart ces combats. De même, les communistes libertaires optent pour une stratégie de rupture avec le capitalisme fondée sur la grève générale et le développement des contre-pouvoirs, là où d’autres magnifient le verbe et mythifient l’émeute.

L’étude de l’histoire de ces différents courants révolutionnaires a pour but d’éclairer ce que l’auteur qualifie de renouveau de l’autonomie et qu’il a trop tendance à réduire aux black blocs et aux ZAD ou tout du moins à leur dimension folklorique. L’autonomie des années 1970 est assimilée à la lutte armée de la Rote Armee Fraktion (RAF, Fraction armée rouge allemande) et d’Action directe, alors qu’en Europe la plupart des autonomes n’ont pas choisi cette voie et ont développé d’autres stratégies. Si l’autonomie s’est développée à ce moment-là, elle doit ce succès davantage à une autonomie ouvrière qui a permis de construire en Italie un mouvement de masse dans la jeunesse aussi bien scolarisée qu’ouvrière.

Cela est passé sous silence. Rien non plus sur les centres sociaux italiens, les mouvements d’autoréduction (refus de payer les transports, grèves des loyers, réquisition de nourriture dans les supermarchés et redistribution) ou encore les syndicats de base et alternatifs. Pareillement, on ne trouvera pas une ligne sur la Grèce qui compte le mouvement anarchiste le plus massif d’Europe. C’est également le vide intersidéral en ce qui concerne les textes politiques à la fois théoriques et stratégiques analysant l’évolution du capitalisme, mais aussi porteurs de pratiques et de projets d’émancipation.

Une autre facette de l’autonomie et de l’ultragauche moins médiatique et moins vendeuse que l’émeutier... La bibliothèque autogérée, ici à Rome.

C’est encore le cliché mâtiné d’une vision policière de l’histoire qui domine quand l’auteur évoque la zone à défendre (ZAD) de Notre-Dame-des-Landes  : «  En dépit de conditions de vie précaires, ou d’ambiances qui rappellent parfois celles de certains squats (alcools, drogues), les ZAD parviennent à unir des gens très divers, bien au-delà des cénacles issus de l’ultra-gauche. Elles servent accessoirement de sanctuaires à des activistes autonomes. L’apparition de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes coïncide en effet avec une recrudescence des manifestations et des pillages, notamment à Nantes et Rennes.  » Ce n’est donc pas dans cet ouvrage qu’il sera possible de comprendre que la répression policière et judiciaire systématique dans les métropoles ciblant les squats explique en partie le choix de s’implanter en zone rurale.

BAM Biblioteca Abusiva Metropolitana à Rome

vision policière

Il se fonde sur une analyse politique d’un État de plus en plus autoritaire, mais aussi de sa volonté d’industrialiser les campagnes et de soumettre ses populations au profit d’un mode de développement économique ayant pour but de renforcer d’abord les métropoles, cœur du pouvoir capitaliste. C’est encore le fruit d’une stratégie politique qui vise des symboles synonymes de puissance mais aussi de fragilité d’un système de domination.

Ainsi la réalisation du projet de poubelle nucléaire à Bure est décisive pour l’avenir de cette filière industrielle, de même que le mégatransformateur électrique de Saint-Victor-et-Melvieu (Aveyron) est un nœud essentiel sur l’autoroute des éoliennes industrielles qui va de la Suède au Maroc.

L’auteur ne s’intéresse nullement aux projets industriels inutiles, imposés par la force militaire, nuisibles pour la pérennité de nos conditions d’existence. Enfin une lutte gagne parce qu’elle est parvenue à construire une majorité d’idées comme à Notre-Dame-des-Landes, où l’abandon du projet d’aéroport n’aurait jamais pu être obtenu sans la présence des zadistes, mais aussi sans la construction d’un front large associant paysan·nes, habitant·es, syndicalistes et autres écologistes. Du reste cette histoire maltraitée est largement désincarnée.

Ainsi le recours aux stéréotypes ne permet pas de voir que parmi les zadistes et leurs soutiens, on trouve des étudiant·es, des retraité·es, des enseignant·es, des chômeur·ses, des artisan·es, des employé·es, des ouvrier·es et des paysan·nes, bien plus que d’obscurs révolutionnaires professionnels errants. À aucun moment, on ne pourra comprendre que ce qui se joue dans les ZAD est une lutte pour un choix de vie fondé sur la solidarité, l’agriculture paysanne, l’éducation populaire et l’autogestion.

Cette somme ne comporte pas que des tares. L’auteur souligne la pertinence de la critique du léninisme et du totalitarisme. Il rappelle par ailleurs l’influence de plusieurs de ces courants révolutionnaires sur la révolte de Mai 68 qui a ouvert un cycle de contestation sociale et politique ayant durablement marqué les modes de pensée et d’action et plus largement changé notre rapport au monde.

Il permet également de mieux comprendre la généalogie de ces courants critiques. Mais il vise aussi à conforter les préjugés, les lieux communs et un système de pensée dominant plutôt qu’à comprendre le réel en vue de le transformer. Sa récente sortie dans laquelle il assimile NPA et UCL à des organisations «  islamo-gauchistes  » le confirme et participe de cette police de la pensée que les défenseurs de l’ordre établi veulent imposer dans le monde de la recherche comme dans la société.

Laurent Esquerre (UCL Aveyron)

  • Christophe Bourseiller, Nouvelle Histoire de l’ultra-gauche, Les Editions du Cerf, 388 pages, 24 euros.
 
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