Antiracisme

Violences dans la santé : La face raciste du milieu médical




Un rapport consacré aux violences médicales racistes vient d’être publié récemment. Les violences racistes dans le milieu médicale sont un tabou difficilement remis en cause, pourtant il ne s’agit pas d’un phénomène nouveau ni sans causes matérielles.

Le collectif féminisme Tant que je serai noire a réalisé un rapport de 130 pages, qui est le premier rapport consacré aux violences médicales racistes en France [1]. La sociologue Marie Rivière a aidé dans ce rapport et s’est basée sur plus de 100 témoignages (voir encadré). Ce dossier fait suite à plusieurs années de mobilisations, publications, témoignages ou encore expressions sur les réseaux sociaux, notamment à la suite de l’affaire Naomi Musenga, décédée le 29 décembre 2017 à Strasbourg. Âgée de 22 ans, elle appelle le Samu pour des douleurs au ventre. Moquée, la jeune femme n’est pas prise en compte, comme le révélera l’enregistrement téléphonique. L’affaire sera dépeinte comme un cas isolé dans les médias. Mais depuis, de nombreuses militantes afro-féministes et plus globalement antiracistes ont démontré qu’il ne s’agit pas d’une exception, mais de phénomènes structurants. Le rapport recommande la reconnaissance institutionnelle, la formation intersectionnelle obligatoire des professionnelles de santé et la mise en place de dispositifs de signalement indépendants et accessibles. Ces recommandations peuvent constituer un début de revendication et un premier support de mobilisation.

Un racisme médical qui a une histoire

Le racisme a une base matérielle générée par le capitalisme lui-même. Pour justifier auprès de la population le système esclavagiste à l’encontre des Noires au xviie siècle, les Européens ont dû élaborer une théorie raciste basée sur la science. Par exemple, en mesurant les crânes pour décréter l’infériorité des Noires et la supériorité des Blancs. La médecine, loin d’être une science neutre, mit son autorité scientifique au service de l’exploitation esclavagiste et de l’ordre raciste.

Frantz Fanon décrivait des médecins diagnostiquer leurs patients et patientes nord-africaines de « pathologie sans lésion » ; impossible d’expliquer ce phénomène par la situation d’oppression vécue (condition d’exploitations et d’existence, mépris et humiliations racistes, etc.), ce sont des explications culturalistes qui étaient alors avancées : « dans leur culture ils simulent, ils sont indolents, ils se plaignent beaucoup ». Les racines des violences actuelles sont en partie à chercher de ce côté, tel le « syndrome méditerranéen » (fantasme selon lequel les personnes originaires du pourtour méditerranéens seraient moins résistantes à la douleur). Fanon explique que c’est toute une vie d’oppression qui fait naître ces « pathologies sans lésion » qu’aujourd’hui on comprend mieux (tel le mal de dos lié au stress). Nous devons aussi comprendre la question des violences médicales racistes par la base : c’est d’abord la division raciste du travail, les discriminations et le climat de haine qui fabriquent les maladies.

Le milieu médical peut aussi inventer des maladies pour contrôler les personnes racisées. En 1851, le médecin Samuel Cartwright prétend que les esclaves prenant la fuite seraient atteints et atteintes d’une maladie mentale : la drapétomanie. Il en introduit une autre pour expliquer pourquoi certains et certaines esclaves travaillaient moins bien que d’autres : la dysaethesia aethiopica. Cette psychiatrisation continue toujours : par exemple, jusqu’aux années 1950 aux États-Unis, les personnes les plus internées et psychiatrisées pour schizophrénie étaient les femmes blanches, mais depuis la victoire du mouvement des droits civiques des Noires, ce sont les hommes noirs qui sont les plus internés et psychiatrisés pour cette cause. L’institut psychiatrique est donc une source d’oppression des personnes racisées et les hôpitaux psychiatriques complémentent le rôle des prisons.

« En France, les discriminations raciales dans le soin restent largement non documentées et niées. Contrairement à d’autres pays, il n’existe aucun état des lieux officiel. Ce silence statistique n’est pas neutre : il invisibilise des violences réelles, quotidiennes, systémiques. »
Tant que je serai noire

Créer du handicap pour mieux régner

Les personnes racisées sont plus handicapées que les Blancs et Blanches. En effet, elles sont surreprésentées dans les métiers à risque qui créent du handicap (BTP, manutention, etc.).

On observe aussi des taux de handicap plus élevés dans nos colonies, où le système de santé est volontairement dans un état catastrophique participant ainsi à la domination coloniale. Par ailleurs, l’institut médical sert de contrôle de la population : les femmes autochtones des États-Unis étaient stérilisées de force par l’État dans les années 1960-1970. Plus récemment, l’autorité régionale de santé de Mayotte incite les femmes à se stériliser.

Le racisme du système médical répond à des préjugés colonialistes, culturalistes et des minimisations qui conduisent aux drames comme celui qu’a connu Naomi Musenga. Ces drames doivent interroger autant les conditions de travail, la destruction et la monétisation du système de santé que les hiérarchies raciales qui traversent l’institution. Les discriminations et violences raciales sont aussi vécues par le personnel médical : on peut penser au cas de Majdouline [2], infirmière licenciée en novembre dernier pour avoir refusé de retirer son calot sur son lieu de travail, ou au Bureau pour le développement des migrations intéressant les départements d’outre-mer (BUMIDOM) qui a fait venir nombre d’infirmières des outre-mer et a historiquement constitué une division sexiste, raciste et négrophobe du travail dans le milieu hospitalier. Cette division sociale, raciale et sexiste autant au niveau du personnel que des patients et patientes a sauté aux yeux de toutes et tous à l’occasion du covid, mais ce fut rapidement oublié. C’est donc par une analyse matérialiste et intersectionnelle que nous pouvons guider notre lutte. Ce rapport est un outil que les syndicats doivent rapidement prendre en compte afin de permettre une remise en cause structurelle de ces violences racistes.

Nicolas Pasadena et Zhong Hua (commission Antiracisme de l’UCL)


QUELQUES CHIFFRES

Le rapport de Tant que je serai noire révèle que 40 % des femmes et minorités de genre noires ont déjà changé de médecins après avoir subi des violences, 88 % des violences subies s’accompagnent d’un refus d’écoute ou d’une minimisation de la douleur, 60 % des répondantes ont été infantilisées par leurs soignants et soignantes (décisions prises à leur places), 37 % ont fait face à un refus de soin ou à un retard d’accès au traitement, 30 % avoue s’éloigner du système de santé par la suite, 74 % n’osent pas réagir face à des propos racistes de soignants ou soignantes.

Concernant les disparités de handicap, un rapport de la DREES de 2021 indique que 11,3 % des allocataires de la CAF perçoivent l’allocation aux adultes handicapés (AAH) dans les quartiers populaires, contre 8,6 % sur l’ensemble du territoire. Par ailleurs, 8 % des jeunes de 15 à 24 ans et 12 % des personnes de 25 à 64 ans vivant dans nos colonies sont handicapés, contre respectivement 5 % et 10 % dans l’hexagone.

[1Tant que je serai noire, «  Santé pour toustes  », avril 2026.

[2«  Chasse aux couvre-chefs : l’AP-HP persiste dans son islamophobie  », communiqué UCL, 6 février 2026.

 
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