Culture

Voir : Alexe Poukine, Sauve qui peut




Après deux premiers films marquants, Dormir, dormir dans les pierres, et Sans frapper, Alexe Poukine revient avec un troisième long métrage documentaire se penchant sur le monde de l’hôpital au fil d’une réalisation fine et brillante.

« Je suis vraiment désolée de devoir vous annoncer ça », commence une jeune infirmière devant la patiente à qui elle va devoir apprendre la découverte d’une tumeur cancéreuse. L’échange dure quelques minutes. Des larmes coulent sur les joues de la patiente, la voix de l’infirmière s’étrangle. Puis l’action s’interrompt. Tout le monde va bien. Personne n’est malade.

Dans ce troisième documentaire, Alexe Poukine filme un exercice singulier : des ateliers de simulations où des soignants et soignantes, accompagnées de comédiens et comédiennes, reproduisent différentes situations de dialogues avec les patientes et patients, d’une banale discussion autour d’un bilan de santé à l’annonce de diagnostics difficiles. Dans le but de travailler leur rapport à l’empathie, mais aussi d’interroger leur position de pouvoir : si les mises en situation des ateliers sont suivies de debriefings permettant des retours et des échanges sur ce qu’il s’est passé, en condition réelle les patients et patientes, dépendants et dépendantes des professionnelles de santé, auront rarement le courage de pointer une maladresse. Mais aussi, surtout, l’environnement de l’hôpital ne leur en laissera pas l’espace.

Faire de l’empathie une question politique

Car si le film démarre en étant très centré sur une dimension individuelle, au fil de son développement il dresse le portrait de l’ensemble de l’institution de l’hôpital public. Et de l’état dans lequel des décennies de politiques néolibérales l’ont laissé, créant un lieu qui ne laisse plus la place au soin et à l’empathie pour les patientes et patients. Une institution qui broie aussi celles et ceux qui y travaillent. Au fil des échanges, les discussions et les situations laissent voir la violence du quotidien des professionnelles de santé : services entiers reposant sur des intérimaires, cadences folles, pressions permanentes, burnouts, suicides.

De part son dispositif, le film donne pour l’essentiel directement la parole aux soignantes et soignants, qui finissent par nommer clairement l’origine des problèmes, et notamment la T2A, ou tarification à l’acte, mise en place en 2004. Ils et elles décrivent en détail comment l’hôpital est devenu un lieu qui cherche avant tout à être rentable, où la question de l’argent est devenue prioritaire sur celle du soin. Une soignante finit même par dire « le système fonctionnerait parfaitement si on supprimait tous les patients ».

Mais cette parole est aussi complétée par celle des comédiens et comédiennes qui participent à ces ateliers pour jouer le rôle des patients et patientes. Ils apportent un regard extérieur, qui dit aussi beaucoup de ce que le système hospitalier fait aux personnes qui y travaillent. On entend ainsi un comédien se réjouir que l’atelier du jour se déroule avec des élèves en troisième année, quand ils et elles sont « encore gentils », pas encore « endurcis » par l’hôpital.

Mettre en contact l’intime et le collectif

À travers ce dispositif, la réalisatrice renouvelle ce qui faisait déjà la puissance de son précédent documentaire, Sans frapper : réussir la mise en contact de l’intime et du collectif ; parvenir à filmer la manière dont la somme des expériences individuelles forment la réalité sociale. Un équilibre qui parvient à la fois à raconter toute la dureté des métiers du soin et la violence que leur fait subir le libéralisme, mais aussi à dessiner les contours d’une issue : la lutte conjointe des patients et patientes et des soignantes et soignants dans la défense d’un bien commun : l’hôpital public.

N. Bartosek (UCL Alsace)

  • Alexe Poukine, Sauve qui peut, 4 juin 2025, 98 minutes.
 
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