Culture

Voir Nicolas Defossé, Un lugar mas grande




« Un lieu plus grand » : c’est ce qu’a voulu montrer Nicolas Defossé. Installé au Mexique depuis plus de quinze ans, le réalisateur a posé sa caméra au sein de l’ejido de Tila dans le Chiapas pendant cinq années. Un ejido est une terre collective, statut hérité de la révolution mexicaine de 1910, et dont la défense est au cœur de la révolution zapatiste.

Ici, les habitantes et habitants ne font pas partie de l’armée zapatiste de libération nationale (EZLN), mais leur volonté de s’auto-gouverner est identique. En 2015, ils et elles ont expulsé la police, particulièrement violente au Mexique, ainsi que la mairie, de cette ville de vingt cinq mille habitantes et habitants. Le documentaire nous plonge en immersion dans cette communauté confrontée aux défis de l’autogestion. Les premières images sont jouissives, lorsqu’on découvre des habitantes et habitants en pleine puissance, déterminées à expulser de la ville des militantes et militants d’un parti politique – ceux-ci ont été interdits dans l’ejido – et occupées à délibérer de ce que l’assemblée devra faire de leur matériel, notamment des parapluies (spoiler : les cramer).

Passées ces premières minutes enthousiasmantes, on découvre la réalité plus difficile de l’autogestion au quotidien. L’ejido doit faire office de police et de justice, et s’occupe notamment des violences conjugales et problèmes liés à l’alcool, très présents dans la communauté. Que faire, par exemple, lorsqu’un homme a frappé sa compagne et un jeune enfant ? Pas question de reproduire les mêmes pratiques que la police d’antan, alors l’ejido innove... On aurait aimé d’ailleurs en savoir davantage sur ces pratiques de justice et ses effets sur le long terme.

Durant tout le film, on comprend la pression constante à laquelle les habitantes et habitants sont confrontés, entre tentatives d’incursion des partis politiques ou de représentants de l’État, et menace planante des paramilitaires (l’ejido de Tila ayant connu parmi les plus grands massacres du Chiapas dans les années 1990), menace qui finit par éclater – après la fin du film. Mais les difficultés sont aussi internes : les jeunes partent, certains quartiers sont plus impliqués que d’autres dans les tâches collectives (problème éternel de l’autogestion), tout comme certaines classes sociales – les « professeurs » semblent étrangement peu concernés par le ramassage des poubelles. Le film nous fait prendre le temps long des délibérations pour comprendre comment les habitantes et habitants prennent des décisions.

Si l’aspect colonial est traité, avec notamment la présence d’une grande fête et d’un jeu traditionnel de la communauté, on regrettera la faible place des femmes dans le documentaire. Leur rôle politique semble mineur… est-ce le cas ? Qu’en pensent-elles ? Nous n’en saurons rien.

Servi par une belle photographie et un très bon montage son (malgré un montage image un poil trop chargé alors que le temps long est au cœur du film), ce documentaire reste comme une rare image – en tout cas du point de vue de la France – de cette expérimentation… ou cette révolution ?

Pour nous si loin, avoir cet écho de l’autre côté de l’océan nous permet en tout cas de continuer à croire qu’un autre monde est possible.

Agrippine (UCL Nantes)

  • Nicolas Defossé, Un lugar mas grande, sortie en salles le 22 avril 2026, 115min.
 
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