Yémen : Silence, on vend, on tue

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La guerre enclenchée au Yémen en 2015 par l’Arabie Saoudite et ses alliés contre la rébellion Houthis, continue de faire des ravages dans les rangs de la population, avec l’appui, l’armement et la couverture diplomatique des pays occidentaux.

C’est un scandale dont on ne parle pas assez. Comme l’a confirmé une enquête

Le Yémen a connu des soulèvements populaires durant ce qui est communément appelé le «  printemps arabe  ». Suite aux manifestations massives et à l’attaque du palais présidentiel en juin 2011, la dictature de Ali Saleh vacille, et cède quelques mois plus tard sa place, pour une période de «  transition  » négociée avec son vice-président Abdrabbo Mansour Hadi. Les Houthis [1], marginalisés, lancent une offensive vers la capitale, Sanaa. Celle-ci sera prise par ce mouvement en septembre 2014. S’enclenche la deuxième étape de l’offensive des Houthis vers le sud du Yémen, avec l’aide des forces loyales à l’ancien président Ali Saleh, récemment allié avec le mouvement. La prise de pouvoir par les rebelles de la partie la plus peuplée du Yémen accule le « gouvernement » transitoire de Abdrabo Mansour Hadi à la fuite vers l’Arabie saoudite.

Sunnites contre chiites ?

Devant cette nouvelle étape de la guerre civile au Yémen, l’Arabie Saoudite qui a soutenu Abdrabo Mansour, déclenche avec ses alliés [2] l’intervention militaire appelée Tempête décisive. Celle-ci a comme objectif d’affaiblir militairement le mouvement houthis et de venir à bout de l’alliance entre ce mouvement et l’Iran, traduisant ainsi la volonté de l’Arabie saoudite de devenir un acteur majeur de la géopolitique régionale. Cette doctrine sera mise en pratique par Mohamed Ben Salman, le prétendant au trône saoudien, assoiffé de pouvoir et déterminé à asseoir son influence par une bataille gagnée contre l’Iran. Ce dernier se contente de souffler sur la braise à peu de frais, et laisse la coalition s’embourber dans le conflit au Yémen.

Au Yémen, les puissances occidentales (États-Unis, Grande-Bretagne, France et Allemagne) ont appuyé l’intervention saoudienne, que ce soit via la résolution de l’ONU donnant un feu vert au début des opérations, via les exportations d’armes et de munitions, ou via l’aide logistique directe.

La complexité de la situation interdit une lecture binaire. Si le conflit au Yémen peut ressembler à une bataille rangée entre deux puissances régionales ayant des relents théocratiques, avec l’Arabie saoudite comme représentante du monde sunnite et l’Iran comme leader du monde chiite, la réalité accumule des couches de dynamiques locales et régionales entremêlées, loin de se résumer à un conflit interconfessionnel. Il serait prétentieux et long d’en détailler tous les contours, mais donnons un exemple : l’ancien président Ali Saleh, issu lui-même de la communauté zaydite, a mené une guerre sans merci contre les Houthis pendant plus d’une décennie, ce qui ne l’a pas empêché de faire alliance avec eux courant 2014, dans une optique de reprise de pouvoir. Cette alliance a été rompue brusquement quand Ali Saleh a remis ses troupes loyalistes au service de la coalition. Il a été tué fin 2017 par les Houthis, deux jours après cette volte-face.

Made in France

Le conflit continue, et avec lui le nombre de victimes civiles ne cesse d’augmenter. Depuis le début de l’intervention de la coalition menée par l’Arabie saoudite, pas moins de 19 000 bombardements ont en partie touché des cibles non militaires. Les estimations récentes font état de 50.000 Yéménites tué·es par les combats.

L’embargo imposé par la coalition accentue les ravages de la malnutrition dans les rangs de la population  : aux victimes des combats s’ajoutent donc celles menacées par la famine, au nombre de 8 millions selon l’Onu. Sans oublier que les tractations lors des pourparlers pour prendre en charge la situation humanitaire aggravent encore la souffrance d’une population décimée par la propagation des maladies telles que le choléra, à l’origine d’une crise sanitaire inédite dans le pays.

Liberté d’expression « à la française »

Depuis le début de la guerre, les puissances occidentales (États-Unis, Grande-Bretagne, France, et Allemagne) ont appuyé l’intervention saoudienne, que ce soit via la résolution de l’Onu donnant un feu vert au début des opérations, via les exportations d’armes et de munitions, ou via l’aide logistique directe.

Disclose, un collectif de journalistes français, a révélé [3] en avril une note classée «  confidentiel-défense  » de la Direction du renseignement militaire (DRM). Dans cette note, on apprend notamment que du matériel français est impliqué dans les bombardements de zones civiles. Comme c’est le cas pour les 48 canons Caesar positionnés autour de trois zones situées à la frontière avec le Yémen.

L’extrait de la note de la DRM parle de lui-même  : «  Population concernée par de possibles frappes d’artillerie  : 436 370 personnes  ». Le travail d’investigation du collectif va plus loin, en croisant les cartes indiquées dans la note de la DRM avec «  les données de l’ONG Acled concernant des morts civiles par tirs d’artillerie avec leur géolocalisation, ou non, dans les zones de tirs des canons Caesar. Résultat  : entre mars 2016 et décembre 2018, 35 civils sont morts au cours de 52 bombardements localisés dans le champ d’action de ces canons  ».

Les canons Caesar vendus à l’armée saoudienne sont fabriqués par Nexter, une entreprise d’armement appartenant à l’Etat français.

La liste ne s’arrête pas là. Alors que Florence Parly, ministre des Armées, répète en boucle et sans ciller que «  les équipements terrestres vendues à l’Arabie saoudite sont utilisés non pas à des fins offensives mais à des fins défensives  », une des cartes de la note montre que des chars Leclerc participent aux offensives menées par les Émiratis, avec la précision suivante de la DRM «  [Les chars Leclerc] n’emploieraient que des munitions françaises  » de type «  obus flèches  ».

Suite à ces révélations, la réaction du pouvoir français est d’utiliser l’appareil judiciaire pour condamner les auteurs de cette fuite, avec comme première étape l’ouverte d’une enquête préliminaire confiée au parquet antiterroriste (!), et la convocation des journalistes du collectif par la DGSI en mai. Le gouvernement français peut verser des larmes, et chercher les coupables pour un feu de charpente, mais quand il s’agit d’argent, les vies humaines importent peu. A nous de montrer notre solidarité internationaliste avec le peuple yéménite, et de maintenir la pression sur l’État français en soutenant le travail d’investigation de ces journalistes, pour que cesse le cynisme des va-t-en guerre.

Marouane (AL Paris Nord-Est)

[1La rébellion houthis est issue de la communauté zaydite (minorité chiite) localisée au nord du pays, ayant comme fief la ville de Saada.

[2Une coalition d’une dizaine de pays arabes et sunnites (Émirats arabes unis, Égypte, Jordanie, Soudan, Maroc, etc.)

[3Toutes les citations sont consultables dans leur intégralité sur le site Made in France de Disclose.

 
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