Idéologie : La « France d’en-bas » n’est pas lepéniste… ni sarkozyste

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Après le score historique du FN au premier tour de l’élection présidentielle du 21 avril, les commentateurs politiques, tout en évoquant un « retour de la classe ouvrière », l’analysaient quasi exclusivement sous l’angle du lepénisme. Dans la foulée, la droite agitait le gadget de la « France d’en-bas » pour vendre une politique réactionnaire dominée par le sécuritaire à des classes populaires prétendument ralliées massivement au tout-répressif. Pierre Tévanian réfute ce discours et propose une autre lecture du rapport des classes populaires au vote.

Dans le semblant de débat qui a lieu en ce moment autour des « lois Sarkozy », il est un point sur lequel les partisans et les adversaires de l’intégrisme sécuritaire se rejoignent, une évidence qu’il serait pourtant opportun d’interroger : l’idée selon laquelle le discours et les mesures prises par Nicolas Sarkozy recueillent l’adhésion de « l’opinion », et notamment celle de la « France d’en-bas ». Qu’un gouvernement de droite s’autorise ainsi du soutien de « la majorité » et des « plus démunis », c’est après tout de bonne guerre. Il est en revanche grave que ce discours, qui relève de la pure propagande, ait fini par persuader un si grand nombre de ceux-là même qui, courageusement, tentent de s’opposer aux lois Sarkozy.

Nombreux sont en effet les militants qui, face à des mesures qu’ils qualifient de « populistes » ou de « démagogiques », ont aujourd’hui l’impression de parler et d’agir « dans le désert », au milieu d’un « peuple » complètement « lepénisé » ou « sarkozyfié ». Et le plus décourageant est sans doute que les ouvriers et les chômeurs, pour qui ces militants combattent, semblent les plus « atteints » par cette « sarkozyfication des esprits ».

Sarkozyfication des esprits

Il n’y a en réalité pas de raison de désespérer, car tout cela repose sur une immense illusion d’optique. Une illusion entretenue d’abord par les sondages. Or, il convient d’être prudent face aux résultats de sondages, et de prêter attention notamment à la manière dont ont été formulées les questions. Par exemple, lorsqu’on demande s’il faut « sanctionner la mendicité agressive », on prend parti, de fait, pour le ministre, en adoptant son vocabulaire, et on pousse une partie des « indécis » à approuver une sanction qu’ils auraient sans doute désapprouvée si la mendicité n’avait pas été qualifiée « d’agressive », et si la dureté de la sanction avait été mentionnée. De même, lorsqu’on demande s’il est juste de sanctionner « l’outrage à l’hymne et au drapeau », sans préciser la nature dérisoire de l’outrage ni la lourdeur de la sanction, on recueille une majorité d’adhésions, qu’on ne recueillerait sans doute pas si la question était plus honnête et précise.

Il faut s’interroger également sur la représentativité des « échantillons de population » interrogés, surtout lorsque, comme c’est avéré, de plus en plus de personnes refusent de répondre aux sondeurs (notamment au sein des classes populaires). Il faut enfin s’interroger sur le matraquage médiatique et sur l’imposition de problématique qu’il peut produire : une récente enquête montrait par exemple que les personnes interrogées faisaient de « l’insécurité » ; le « problème le plus préoccupant » du pays, loin devant les problèmes des retraites, de la pauvreté, de la sécurité de l’emploi, de l’hygiène alimentaire ou de la pollution, mais que, lorsque la question spécifiait « pour vous, dans votre vie, dans votre ville », les mêmes personnes plaçaient l’insécurité liée à la délinquance de rue en dixième position, avec seulement 20% de personnes « plutôt insatisfaites », et près de 80% de « plutôt satisfaites ». Comment dire de manière plus éloquente que les sondages sont moins un moyen de s’informer sur la vie concrète et les préoccupations réelles des habitants du pays qu’un moyen de faire entériner par « le peuple » des « problèmes de société » que la classe politique a construits et que la télévision a « homologués » ?

Contre les idées reçues

Mais, dira-t-on, il y a aussi le « séisme du 21 avril » ! On a bien vu, ce jour-là, que le Front national avait recueilli près de 30% des suffrages chez les chômeurs, et presque autant chez les ouvriers : c’est bien la preuve que le vote FN est un « vote d’exclus », un vote « protestataire », un vote de « désespérés », c’est bien la preuve qu’il existe, dans les classes populaires, une immense « demande de sécurité ». Ce discours, là encore, est acceptable dans la bouche d’un Sarkozy, dont la préoccupation n’est ni la vérité, ni la justice ; mais ses adversaires devraient réfléchir à deux fois avant de s’y rallier. D’abord parce que cette analyse repose sur une omission : le candidat FN a recueilli également 30 % des suffrages chez les « artisans-commerçants-chefs d’entreprise », et de cela, on ne parle guère… Ensuite, parce qu’elle repose sur une seconde omission, qui fausse radicalement notre vision du « paysage politique » : en oubliant de prendre en compte la non-participation (qui représente plus de la moitié des comportements chez les chômeurs), on passe d’un constat exact (le score de Le Pen est de 30 % chez les chômeurs) à une conclusion inexacte : « 30 % des chômeurs ont voté Le Pen ». Car en réalité, les chômeurs, comme les ouvriers, se caractérisent avant tout par un très fort taux de non-inscription (près de 15 % de non-inscrits dans la cité des Cosmonautes à Saint-Denis, par exemple ) et d’abstention (près de 40 % d’abstention chez les chômeurs, au niveau national), ce qui fait que (même si l’on ne prend pas en compte les chômeurs étrangers, qui n’ont pas le droit de vote), on peut estimer que moins de la moitié des chômeurs s’est exprimée à l’élection de 2002. Par conséquent, les 30 % de suffrages FN représentent en réalité 30 % de moins de la moitié des chômeurs, soit : moins de 15 % des chômeurs.

Si, dans chaque classe sociale, on prend en compte ces « invisibles » que sont les étrangers, les non-inscrits, les abstentionnistes et les votants nul, on aboutit à des conclusions très différentes des conclusions habituelles : les chômeurs n’ont pas plus voté Le Pen que la moyenne nationale ; ce sont essentiellement les « artisans-commerçants-chefs d’entreprise » qui ont voté Le Pen dans des proportions supérieures à la moyenne nationale.

Le mythe des électeurs PCF devenus électeurs FN

Il est enfin un dernier poncif qui entretient toute une série d’illusions sur le caractère prétendument « populaire » des dérives racistes et sécuritaires : c’est l’idée selon laquelle les ouvriers seraient passés du vote communiste au vote FN. Or, là encore, on passe d’un constat exact (dans les circonscriptions autrefois dominées par le vote communiste, le FN augmente ses scores, tandis que le Parti communiste chute) à une conclusion inexacte : « les électeurs sont passés du vote PCF au vote FN »). Car en réalité, rien n’indique que dans ces circonscriptions, les électeurs qui cessent de voter PCF sont les mêmes que ceux qui se mettent à voter FN. Au contraire, les quelques données dont on dispose indiquent qu’il y a peu de passages directs du vote PCF au vote FN. Par exemple, seuls 5 % des électeurs PCF de 1995 sont passés au vote Le Pen le 21 avril 2002 (c’est le plus faible taux de « fuite vers le FN » : 18 % des électeurs de Chirac de 1995 et 8 % des électeurs de Jospin en 1995 sont passés au vote Le Pen le 21 avril 2002). En somme, ce qui explique la chute du PCF et la montée du FN dans les anciens « fiefs communistes », c’est non pas un passage massif des électeurs PCF vers le vote FN, mais plutôt un ensemble d’évolutions parallèles : les anciens électeurs PCF arrêtent de voter ; et la minorité des ouvriers votant à droite se radicalise et passe au vote FN.

Toutes ces illusions liées à l’oubli de l’abstention et de la non-inscription sont très lourdes de conséquences. Tout d’abord, elles contribuent à occulter un problème crucial, le seul problème spécifique des classes populaires du point de vue du jeu électoral : un problème bien connu depuis les analyses déjà anciennes de Pierre Bourdieu ou de Daniel Gaxie, mais soigneusement refoulé, celui de la non-participation. Ensuite, ces illusions aboutissent, y compris dans des organisations antifascistes ou antiracistes, à un découragement qui n’a pas lieu d’être, et, plus grave, à un discours misérabiliste expliquant le vote FN par des difficultés sociales. Ce qui revient en définitive à occulter ou à minorer la question raciste.

Car il faut se rendre à l’évidence : si les ouvriers ou les chômeurs ne votent finalement pas davantage FN que les autres classes sociales, la vérité de ce vote doit être cherchée ailleurs que dans la précarité sociale, et la réponse s’impose assez vite : c’est bien le racisme, en particulier l’antisémitisme, le racisme antinoir et plus encore le racisme antimaghrébin, qui est en France l’une des choses les mieux partagées - pour des raisons historiques sur lesquelles il serait temps de s’interroger. Et c’est bien le racisme anti-arabe qui est au cœur du projet de loi Sarkozy, caché derrière des euphémismes (comme « inquiétude » et « sentiment d’insécurité ») et des périphrases (comme « outrage au drapeau français » ou « occupation des halls d’immeuble »). C’est bien le racisme, enfin, et lui seul, qui, pour reprendre une formule de Sartre, permet aux maîtres de communier avec leurs serviteurs.

Pierre Tévanian

  • Pierre Tévanian, professeur de philosophie à Drancy (93), membre du collectif « Les mots sont importants » (www.lmsi.net), auteur du Racisme républicain (L’Esprit frappeur, 2002), et co-auteur (avec Sylvie Tissot) de Stop quelle violence ? et du Dictionnaire de la lepénisation des esprits (L’Esprit frappeur, 2001 et 2002.).
 
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