Ier congrès de l’UCL (Fougères, 28-30 août 2021)

Contre le capitalisme de surveillance et la technopolice

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L’implantation du numérique et d’Internet dans notre quotidien (ordinateurs, téléphones, mais aussi objets connectés, passes de métro, passeports biométriques, drones, etc.) a indéniablement transformé la société. Elle a donc transformé le capitalisme, qui fait société. L’UCL doit mettre à jour son analyse du capitalisme en intégrant ces transformations.

Le capitalisme de surveillance est, selon la sociologue états-unienne Shoshana Zuboff (le « visage » du concept), la forme du capitalisme, apparue dans les années 2000 chez Google, spécialisée dans l’extraction des données personnelles, leur raffinage et le commerce des produits obtenus. Les gisements de données personnelles sont les services en ligne (moteurs de recherche, réseaux sociaux, vidéo à la demande, « informatique en nuage », etc.), les objets connectés (« Internet des objets »), etc.

La technopolice est, selon le manifeste de la campagne du même nom (dont l’UCL est partie prenante), la mise sous surveillance totale de l’espace urbain à des fins policières. Plus généralement, c’est la mise sous surveillance de toute la population (pas seulement urbaine) par l’État à l’aide de solutions numériques.

Les deux concepts sont interdépendants. Loin d’un divorce entre les États et le secteur privé du numérique, mis en scène par les médias dominants à chaque annonce de loi défavorable aux Gafam (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft), le capitalisme de surveillance et la technopolice se développent conjointement grâce à une connivence entre les deux parties. En Occident, les géants du numérique, Gafam, Zoom, Twitter ou encore Uber, mettent en scène leur indépendance tout en déployant un lobbying intense pour emporter des partenariats public-privé comme le Health Data Hub (plateforme des données de santé des français·es tombée entre les mains de Microsoft) ou imposer des produits comme l’application de traçage anti-covid19 d’Apple et Google. En Chine, la connivence est plus explicite encore, puisque Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi, les Gafam chinois, sont officiellement soutenus par l’État et bénéficient par exemple de mesures protectionnistes freinant l’implantation des Gafam. Les États achètent les produits des géants du numérique et laissent faire la concentration monopolistique en dépit des lois antitrust, et, en échange, les entreprises offrent leurs capacités de surveillance aux États policiers.

Le capitalisme de surveillance, une rupture ?

Arguments en faveur de la rupture

Pour Shoshana Zuboff, le capitalisme de surveillance est une rupture dans l’histoire du capitalisme comparable au fordisme.

La capacité qu’ont les capitalistes de surveillance d’épier nos moindres faits et gestes (par défaut, chaque appareil Android est suivi en temps réel 24h/24 par Google Maps), de prédire nos comportements futurs (analyse des grandes données ou big data) et, surtout, de les influencer (trois exemples : la publicité ciblée, le scandale Cambridge Analytica de manipulation électorale et le jeu Pokémon Go qui conduit les joueuses et joueurs devant la porte d’un commerçant ayant payé exprès pour cela), est une menace sans précédent sur nos libertés.

La matière première données personnelles est dématérialisée et gratuite, combinaison inédite dans l’histoire du capitalisme.

L’exploitation capitaliste de cette matière première est tellement rentable que les services en ligne de deux des chefs de file du capitalisme actuel, Google et Facebook, sont gratuits : ces services ne sont pas des biens de consommation, ce sont des pièges à données personnelles. De manière plus chiffrée, en 2019 l’activité de services en ligne a représenté pour Amazon (dont l’activité principale apparente est pourtant la vente en ligne, pas la surveillance) 12 % du chiffre d’affaires mais la moitié des bénéfices (2,2 milliards de dollars).

Plus généralement, les marchés spécifiques de ce capitalisme sont très attractifs. Les vendeurs historiques de systèmes d’exploitation Apple et Microsoft se sont largement réorientés vers les services en ligne, afin de mieux concurrencer Google, Facebook et Amazon, et les Gafam forment le top 5 de la capitalisation boursière actuelle (avec un record historique de 1000 milliards pour Apple). D’autres chiffres : le secteur du courtage des données personnelles représentait en 2013 un chiffre d’affaires annuel estimé à 200 milliards de dollars aux États-Unis, soit près du triple du budget total annuel alloué par le gouvernement états-unien à ses services de renseignement. Des chiffres titanesques probablement largement dépassés en 2020, après le confinement planétaire et l’explosion d’entreprises comme Zoom (dont le produit le plus en vogue est une offre gratuite… rentabilisée par la surveillance).

Les acteurs historiques de l’économie « réelle » et les anciens services publics se sont aussi emparés du marché des données, notamment via les dispositifs Linky, Gazpar etc.

Si la matière première est la donnée personnelle, alors quel est le rôle des internautes dans la chaîne de production ? Consommation ? Mine de matière première ? Travail gratuit ? Un mélange des trois ? Cette interrogation est inédite.

Arguments contre la rupture

Pour le journaliste canado-britannique Cory Doctorow, la première caractéristique des géants du numérique n’est pas leur pouvoir de prédiction et d’influence. Il s’agit bien de leur principal argument de vente, mais celui-ci serait en fait en bonne partie mensonger. On sait par exemple que la reconnaissance faciale hérite des biais racistes et sexistes de la société et a de gros taux d’échec face aux Noirs et aux femmes aux États-Unis. De même, le programme PRISM de surveillance de masse, révélé par Edward Snowden, a coûté plus de 100 millions de dollars mais n’a pas empêché un seul attentat terroriste. La caractéristique des géants du numérique serait plutôt leur ambition monopolistique. Et le monopole n’est pas un phénomène nouveau.

Pour le sociologue français Sébastien Broca, Zuboff ne resitue pas le capitalisme de surveillance dans une perspective historique et oublie que la volonté de modeler les comportements du public est au moins aussi vieille que l’invention de la publicité (il donne l’exemple du publicitaire Edward Bernays, qui a marqué les années 1920).

Quelle position pour l’UCL ?

Le débat entre spécialistes n’est donc pas tranché. De plus, nous manquons d’un éclairage d’économiste sur ces « ruptures » du capitalisme. L’UCL doit donc rester prudente. Une position prudente consiste, pour les signataires de ce texte, à adopter le vocabulaire de capitalisme de surveillance et de technopolice, qui malgré ses défauts tend à s’imposer dans le débat public, et à reconnaître la position dominante de ce capitalisme aujourd’hui (la domination pouvant être partagée à plusieurs, cela va sans dire), tout en continuant d’étudier la possibilité d’une rupture.

Quelles possibilités pour les luttes d’émancipation ?

La stratégie de l’UCL face au capitalisme de surveillance et à la technopolice s’articule autour de quatre axes : le développement de la contre-culture libriste, un travail de syndicalisation, la défense de revendications immédiates et le tissage de liens avec d’autres luttes.

Mouvement libriste

La brèche contre-culturelle du mouvement hacker et du logiciel libre rencontre un succès mérité (par exemple l’association Framasoft). Le développement d’une contre-culture ne fait pas forcément partie des stratégies habituelles de l’UCL. Mais ce serait une erreur politique d’ignorer ce mouvement alors que celle-ci se revendique souvent libertaire et qu’un enrichissement mutuel est possible. L’UCL doit soutenir cette contre-culture, quand elle va dans le sens de l’autonomie et de l’émancipation , apprendre de ses réalisations anti-centralistes concrètes, être exemplaire en favorisant des logiciels libres, et, par l’éducation populaire et l’entraînement du mouvement social, étendre le public touché par ce mouvement.

Syndicalisation

Les conditions de travail dans le « micro-travail du clic » sont parfois tellement déplorables (paye à la tâche, pas de contrat, de collectif ou de médecine de travail, télétravail à 100 %, etc.) que l’objectif de syndicalisation peut sembler inaccessible dans l’immédiat. Cependant, des syndicats ont pu se former dans des cas plus favorables (Amazon, Uber, Deliveroo). Les syndicalistes révolutionnaires doivent accompagner ces succès et chercher à syndiquer une frange aussi large que possible du prolétariat opprimé par les géants du numérique. Certains syndicats ou collectifs parasyndicaux existants sont imprégnés de contre-culture libriste, ce qui rend nécessaire l’articulation des deux premiers axes.

Par ailleurs, si nous acceptons l’idée qu’alimenter les produits de surveillance des géants du numérique est du travail gratuit, alors il faut traduire les notions de syndicalisation et de grève dans ce cadre.

Revendications immédiates

Les revendications suivantes sont portées soit par les associations libristes, soit par les syndicats du numérique, et forment une bonne base pour l’UCL :

  • interdiction de l’extraction des données personnelles sans consentement explicite ;
  • interopérabilité des plateformes (c’est-à-dire imposer aux actuels réseaux prisons, Facebook, Twitter, etc., d’être compatibles les uns avec les autres et avec les alternatives libres, afin de décloisonner les communications) ;
  • interdiction des techniques d’identification automatisée (reconnaissance faciale, de la démarche, etc) ;
  • droit inaliénable à l’anonymat ;
  • droit inaliénable au chiffrement de bout en bout des communications ;
  • abolition des brevets, et en premier lieu des brevets sur le vivant et des brevets logiciels (et donc légalisation du partage culturel ou scientifique et de tous les codes sources) ;
  • réforme de l’enseignement de l’informatique (avec une meilleure sensibilisation aux enjeux décrits ci-dessus) ;
  • Proposer systématiquement une alternative non numérique pour les démarches administratives et la vie quotidienne et veiller à la défense de l’usage du paiement en liquide.

Convergence avec d’autres secteurs en lutte

Le lien entre la lutte contre la technopolice et l’antifascisme est évident et déjà intégré par les organisations spécifiques. Les dérives autoritaires des régimes « démocratiques » (révélations Snowden, loi Sécurité globale, etc.) ainsi que le renforcement de l’autoritarisme d’États comme la Chine ou Israël (tous deux en pointe sur la reconnaissance faciale) font concrètement ce lien. Le lien avec la lutte écologiste est une préoccupation importante (le coût écologique du numérique a été documenté par Greenpeace par exemple) mais doit encore être renforcé.Enfin, les liens avec l’antiracisme ou l’antipatriarcat, moins visibles jusqu’à présent, existent aussi et doivent être mieux exploités. Deux exemples :

  • les liens tissés lors de l’état d’urgence sous Hollande entre le CCIF et la Quadrature du Net.
  • les mobilisations de collectifs féministes ou LGBTI contre les cyberviolences (cyberharcèlement, dispositifs de pistage de conjoint·es ou enfants, etc.) et pour le droit à l’anonymat.
 
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