Dossier CPE : Mais où sont donc passés les travailleuses et les travailleurs ?

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Des attaques majeures contre le Code du travail, une révolte massive de la jeunesse sur des bases de classe... Autant de facteurs qui auraient pu laisser espérer un mouvement de grève puissant des travailleuses et travailleurs. Pourtant, il n’en a rien été. Tentatives d’explications.

La lutte contre le CPE, le CNE, et la Loi d’égalité des chances a pris une fois de plus la forme d’une mobilisation par procuration. Elle a été menée de bout en bout par les étudiant(e)s qui n’ont trouvé de véritables relais qu’avec les lycéen(ne)s et une partie des équipes syndicales. Le soutien des travailleuses et travailleurs s’est exprimé essentiellement à travers les sondages d’opinion et les journées d’action interprofessionnelle ponctuelles.

Les faibles taux de grévistes parlent d’eux-mêmes. Il n’y a jamais eu plus de 35à 40 % de grévistes dans l’Éducation nationale, à la Direction générale des impôts et pas plus de 20 à 25 % de cheminot(e)s lors des plus fortes journées de mobilisation. Nous ne parlons là que des secteurs qui ont le plus fortement mobilisé... Nombre de salarié(e)s, notamment du secteur privé, présent(e)s aux manifestations, ont posé une journée de congé plutôt que de se déclarer grévistes.

Rien n’y a fait. Ni la répression des manifestations et des actions par le pouvoir, ni les initiatives de blocages des centres urbains et des voies de communications, ni les nombreuses délégations d’étudiant(e)s et de lycéen(ne)s dans les entreprises et les services publics n’ont permis d’entraîner les travailleuses et les travailleurs dans l’action. Ces dernier(e)s n’ont jamais fait preuve d’indifférence, mais plutôt d’attentisme et ont exprimé une solidarité réelle mais mesurée.

Pourquoi ? Aussi étonnant que cela puisse paraître, ils et elles ont donné l’impression de ne pas se sentir directement concerné(e)s. La précarité serait essentiellement l’affaire des jeunes. Certes, les jeunes constituent une cible privilégiée pour le patronat. Les étudiant(e)s, dont la majorité travaille pour payer leurs études, connaissent la précarité tout au long de leur cursus. Mais tout de même, l’explication est un peu courte.

« Ne pas se laisser déborder »

Une fois de plus, l’attitude des confédérations syndicales pose question. À leur actif, il faut retenir, l’unité sur une même ligne : celle du retrait du CPE et la détermination à ne pas céder sur cette exigence. Mais si on devait résumer leur attitude commune, on pourrait le faire en employant une seule expression : “ Ne pas se laisser déborder ”. Alors que la Coordination nationale étudiante s’est efforcée d’élargir les mots d’ordre à l’abrogation du CNE et de la Loi d’égalité des chances, les confédérations syndicales ont exigé le seul retrait du CPE, confortant la majorité des salarié(e)s dans l’idée qu’il s’agissait d’être simplement solidaires des jeunes.

La radicalisation massive des étudiant(e)s et des lycéen(ne)s, tant dans les mots d’ordre que dans la pratique de l’action directe, a fait craindre aux bureaucraties syndicales de se faire déborder. Elles ont opté pour une mobilisation très circonscrite dont elles pouvaient maîtriser les rythmes, et ce d’autant qu’aucun secteur professionnel et aucun courant syndical n’a été en mesure de développer une réelle alternative dans l’action.

Il était également possible d’ouvrir un autre contre-feu, à l’échelle européenne celui-là, dans la mesure où en mars les gouvernement espagnol, allemand et suédois, très attentifs à ce qui se passait en France, décidaient d’instaurer l’équivalent du CPE. Ils y ont finalement renoncé de peur de subir la même mésaventure. Ils craignaient peu en effet de subir les foudres de leurs propres syndicats qui se sont contentés d’envoyer des microdélégations à Paris.

Pour contestable qu’elle soit, cette attitude des centrales syndicales françaises n’a rien d’étonnant. En exigeant le retrait du CPE dans l’unité, certaines confédérations sont allées au-delà de leurs limites habituelles. Elles y ont été poussées sous la pression des étudiant(e)s et lycéen(ne)s, et encouragées par une faute essentielle du pouvoir. Ce dernier a voulu aller trop vite, en faisant l’économie du “dialogue social”, et en a oublié que quatre ou cinq confédérations (CFDT, CFTC, CGC, UNSA, voire FO) fondent leur crédibilité sur leur capacité à “négocier”. S’asseoir à une table dans un ministère, parloter et signer un accord paritaire est leur seule raison d’être. En la leur retirant, il les contraignait à essayer d’exister en s’opposant.

S’il y a bien eu crise politique, son impact a été limité, car il a touché la jeunesse mais ne s’est pas étendu au salariat. L’idée de grève générale a été portée par la jeunesse. Elle a été peu reprise dans les cortèges syndicaux, même dans les secteurs habituellement les plus revendicatifs. Et ce ne sont pas les nombreuses adresses envoyées aux directions confédérales qui pouvaient y changer grand-chose. D’abord parce qu’il s’agissait de convaincre davantage les travailleur(se)s que les bureaucraties syndicales, et ensuite parce que la grève générale n’est pas un simple mot d’ordre qui pousserait à son paroxysme l’action syndicale mais une stratégie qui implique le blocage de l’économie en vue non seulement de faire aboutir des revendications mais d’opposer une alternative sociale au capitalisme.

Enfin cette crise a révélé un rapport différent aux institutions entre les jeunes et les travailleur(se)s. Étudiant(e)s et lycéen(ne)s ont mis en cause la prétention des partis institutionnels à revendiquer la légitimité démocratique.

Rupture ou débouché politique institutionnel

Ils en ont revendiqué une plus forte, celle de la rue qui a vocation à décider pour défendre ses intérêts de classe. Rien de tel pour la majorité des travailleur(se)s. Et d’abord, parce qu’une telle exigence nécessite pour émerger un mouvement collectif qui n’a pas eu lieu. Ainsi, pour la majorité des travailleur(se)s, le “ débouché politique ” reste incarné par les institutions et donc passe par un éventuel changement de gouvernement sanctionné par les urnes.

Le patronat et le gouvernement se rassurent comme ils peuvent en se disant que l’essentiel (le CNE et la Loi sur l’Égalité des chances) a pour l’instant été préservé. Le mirage libéral que constitue le “ contrat unique ”, chéri tant par eux que par le PS, a de beaux jours devant lui. Ils pourraient ne pas pavoiser bien longtemps car cette lutte va laisser des marques. Cette victoire, même limitée à la seule abrogation du CPE, est une véritable victoire. Elle démontre qu’en s’organisant et en optant pour une stratégie appropriée, il est possible de faire plier le capital. Comme le mouvement lycéen de 2005, elle permet à une génération de se politiser et donc de manifester des exigences plus fortes en terme de revendications, mais aussi de moyens pour les faire aboutir. Et cela, les organisations syndicales, mais aussi politiques, devront en tenir compte sous peine d’être fortement contestées.

Un vent de révolte et de liberté a soufflé pendant près de trois mois sur l’hexagone. Les braises sont encore chaudes. Par bien des côtés, cette rébellion fait penser à celle qui est à l’œuvre en Amérique latine mais qui travaille également d’autres régions du monde à un degré moindre. Pour autant, il n’est peut-être pas utile d’attendre une situation sociale aussi critique que celle de l’Argentine pour rompre avec un système oligarchique qui n’a que trop duré, et construire une alternative autogestionnaire au capitalisme partout où cela est possible.

Laurent Esquerre (AL Paris-Est), Jacques Dubart (AL Agen)

 
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