Le travail : l’autre domicile des violences pour les femmes

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Alors que les questions relatives aux violences que subissent les femmes commencent à sortir du tabou et que nous manifesterons à nouveau le 25 novembre à l’appel des collectifs pour les droits des femmes contre “ les violences faites aux femmes ”, la connaissance des violences sexistes et sexuelles qui se produisent sur le lieu de travail demeure, elle, très limitée.

À l’heure actuelle, face à des violences subies au travail, il n’est pas du tout évident pour une employée, ou un employé d’ailleurs, de prendre contact avec des syndicats et l’on sait ce que cela a de complexe et difficile pour les victimes de faire connaître leur situation auprès de leur hiérarchie. D’autant que si elles y parviennent c’est parfois pour se retrouver confrontées à un déni des violences, passablement traumatisant et décourageant.

C’est ainsi qu’en mai 2005, une salariée travaillant pour une société sous-traitante de nettoyage, sur un site de la Bibliothèque nationale de France (BNF), a fini par s’adresser aux syndicats suite à une agression physique qu’elle venait de subir et commise par un agent salarié de l’établissement. Peu de choses s’en sont suivies au niveau de la bibliothèque puisque l’agresseur a poursuivi sans soucis son travail dans les mêmes conditions que précédemment, alors même qu’il sera condamné quelques mois plus tard par un tribunal. De son côté la femme de ménage, soutenue dans sa démarche par des syndicats, a donc porté plainte. Elle a alors fait l’objet d’une tentative d’éloignement de la part de la société qui l’emploie, qui a également essayé de lui faire retirer sa plainte. Il parait évident ici que pour les responsables de la société sous-traitante, cette histoire venait sans doute entacher et compromettre le marché qui était mis en place avec l’établissement de la BNF. Si aujourd’hui la justice a sanctionné l’acte de l’agent, il resterait toutefois la nécessité de porter ce jugement auprès des responsables de l’établissement qui ont plus que minimisé l’agression afin qu’ils et elles en tirent les conséquences.

Face à cette situation, ainsi que d’autres l’ayant précédée ou suivie, il fallait parvenir à poser une réflexion sur la question des violences que rencontrent les femmes sur leur lieu de travail. En effet, pour les syndicats contactés, il n’est pas apparu tout à fait anodin ou pure coïncidence que la personne agressée soit une femme et qu’elle l’ait été par un homme. D’autre part, si la victime, cette fois, a voulu être rétablie dans ses droits malgré le déni de violences que semblaient lui exprimer alors les différentes hiérarchies, la plupart des femmes en pareilles circonstances ne se font pas connaître et le silence est bien souvent de mise face à une justice qui dans ce cadre ressemble à un parcours du combattant et de la combattante en l’occurrence [1].

On pourrait par ailleurs penser, que les hommes sont aussi concernés que les femmes, sauf qu’il ne s’agit pas ici de violences et de souffrances, directement liées aux conditions dans lesquelles les travailleurs-ses sont amené-e-s à exercer leurs emplois, mais de violences spécifiques qui au regard de leur situation professionnelle [2] et du sexisme ordinaire, on le comprendra, touchent essentiellement les femmes. Il fallait donc rendre visible cette question, dont peu d’établissements publics et privés aiment à reconnaître la réalité et interpeller ainsi les principaux protagonistes : les personnels hommes et femmes de l’établissement mais aussi les structures médicales et encadrantes qui ont le pouvoir d’agir en premier lieu. C’est en ce sens, que les sections CNT et SUD, rejointes par l’ensemble des syndicats, se sont adressées à une association spécialisée dans l’aide aux personnes victimes de violences sexistes et sexuelles au travail. C’est une démarche à caractère militant que les intervenantes de l’Association contre les violences faites aux femmes au travail (AVFT) ont volontiers investie, en venant dans l’établissement en septembre dernier, engager un débat avec les personnels, présenter un état des lieux des violences et les moyens existants pour y faire face.

Une mobilisation balbutiante

Toutefois, si les luttes du mouvement féministe ont permis qu’il existe tout un ensemble de lois qui devraient permettre aux femmes de se défendre et d’obtenir la reconnaissance des actes de violences, très peu de procédures parviennent à leur terme. À l’instar des tribunaux, c’est la société dans son ensemble qui ne semble pas prête à vouloir entendre ces problèmes, puisque si la question des violences envers les femmes, commence difficilement et tout juste à émerger concernant les violences conjugales [3], celles subies au travail restent invisibles, largement évacuées du débat ou souvent perçues comme si infinitésimales qu’il ne semble pas nécessaire d’en parler [4]. C’est que le chantier est vaste. Certes, des lois existent, dans le Code du travail, dans le Code pénal, elles vont même sans doute continuer à être inventées pour répondre à une certaine réalité, mais, elles ne peuvent, à elles seules, agir sur ce qui constitue le noyau dur de la persistance de ces violences, c’est-à-dire la permanence du système patriarcal.

Dans un environnement par exemple, où la télévision, la publicité, la pornographie ou la prostitution, à travers un véritable système d’exploitation commerciale ou criminelle ne manquent pas de nous suggérer que les femmes sont tout de même là essentiellement pour le plaisir des hommes et à leur disposition, difficile de penser que les actes et les paroles sexistes pourraient cesser face à la menace de la loi.

C’est notamment en luttant pour l’égalité réelle que l’on pourra mettre à mal le sexisme, mais tant que la société ne se sera pas dotée des moyens adéquats pour y parvenir, il restera nécessaire de poursuivre la réflexion afin d’aboutir à une meilleure prise en compte des situations de violences. Par exemple, envisager de mettre en place de véritables sensibilisations et formations à destination des services de la médecine du travail et de l’inspection du travail, mais également auprès des délégué-e-s du personnels et des représentant-e-s des syndicats, afin qu’ils et elles soient à même de pouvoir appréhender et de mieux faire face aux problèmes de violences sexistes auxquels ils et elles sont confronté-e-s. A l’heure actuelle, la solidarité demeure un outil essentiel, puisqu’elle reste le meilleur moyen de ne pas laisser la victime dans l’isolement. En effet, si la loi les protège en théorie, bien peu de femmes portent plainte par crainte d’être licenciées et/ou de ne pas trouver de témoins, la plupart finissent par démissionner.

Rosenne Gatt (militante AL, syndiquée CNT)

[1Il est à noter, par ailleurs, que depuis l’entrée en vigueur de la loi sur le harcèlement moral (du 17 janvier 2002) bien souvent les victimes de harcèlement sexuel, étant donné la difficulté à formuler la réalité des agressions subies et peut-être par crainte d’être stigmatisées, préfèrent souvent dénoncer un harcèlement moral. Par conséquent cela a aussi pour effet de rendre les chiffres annoncés en termes de harcèlement sexuel peu lisibles et peu explicites.

[2En effet, si les femmes ont investi le marché du travail et qu’elles représentent aujourd’hui 46 % de la population active, la situation au travail entre les hommes et les femmes reste très inégalitaire. Pour plus de détails, se reporter aux informations de l’Observatoire des inégalités. Par ailleurs, dans des secteurs comme le nettoyage, qui emploie une majorité de femmes et où la sous-traitance est généralement la règle, il apparaît extrêmement complexe pour les femmes de faire face à des situations de violence alors qu’elles sont déjà dans des contextes de travail difficiles.

On comprendra alors, la plus grande vulnérabilité des femmes en situation de précarité.

[3Rappelons qu’en novembre 2005, l’enquête menée pour le compte du ministère de la Cohésion sociale, révélait qu’une femme mourait des suites de violences conjugales tous les quatre jours.

[4Comme nous l’avons déjà évoqué, il est d’autant plus difficile de porter la contradiction, que les enquêtes sont rares. Des chiffres tirés de l’Enquête nationale sur les violences envers les femmes en France (Enveff, 2002) indique que 98 % des agresseurs sont des hommes et que 80 % des victimes sont des femmes ; que chaque année 2 % des femmes subissent un harcèlement sexuel et 9 % des agressions verbales au travail.

On se souviendra alors de la lutte emblématique des ouvrières de chez Maryflo - Confection dans le Morbihan en 1997 - qui s’étaient mises en grève pour mettre fin aux injures sexistes humiliantes de leur chef, qui avaient alors pour but inavoué de pousser les plus anciennes à la démission afin de les remplacer par des plus jeunes en contrats précaires.

 
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