Noam Chomsky : comprendre le pouvoir (Tome 2)

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Traduit de l’américain par Hélène Hiessler

Deuxième tome d’une série de trois, ce livre est une compilation de dialogues entre Noam Chomsky et des militant-e-s à de diverses occasions. Cet ouvrage dissipe les zones d’ombre du pouvoir et contribue au débat critique et aux initiatives qui naissent de la révolte qu’inspirée l’état du monde.

Ce deuxième tome s’attache à démonter des mécanismes bien rodés qui permettent le contrôle sournois de la population. En réaction à ces mécanismes, Chomsky développe des perspectives pour s’émanciper de la dynamique liberticide de l’élite au pouvoir. Comme l’écrit l’auteur : “ De toute évidence, on ne peut rien faire sans prise de conscience. C’est donc le commencement, presque par définition. Mais la véritable prise de conscience vient de l’expérience et de la confrontation au monde. Vous ne prenez pas d’abord conscience et agissez ensuite, vous prenez conscience en agissant. [...] On parvient ainsi à une lucidité à laquelle jamais on ne parviendrait en assistant à une conférence. Il y a donc une interaction entre prise de conscience et action. ”

Ce deuxième mouvement de Comprendre le pouvoir est donc avant tout une invitation à la lutte.

Comprendre le pouvoir sortira en trois volumes.

Sujets abordés dans ce deuxième volume :
- “ Le réalisme ” des alternatives au capitalisme.
- Les façons les plus efficaces de combattre -l’endoctrinement dans nos sociétés
- Le conflit Israélo-Palestinien.
- L’auteur fait un tour du monde des conflits en particulier ceux qui surgissent dans les ex-pays socialistes.
- Il développe les divers engagements individuels, notamment ceux des intellectuels, et des diverses formes d’activisme politique. (Par la suite, il développera les engagements et mouvements collectifs, à paraître dans le tome 3.)

- Noam Chomsky, Comprendre le pouvoir. Deuxième mouvement, Bruxelles, éd. Aden, 2005.


(Extrait des pages 134 à 140)

Échange de vues

[...] Je ne sais pas quoi ajouter. Tout ce que vous avez dit reflète assez justement l’état dans lequel nous nous trouvons. Où que j’aille, il y a des gens comme vous. Tous s’intéressent à des problèmes importants et significatifs, des problèmes d’émancipation personnelle, de compréhension du monde, de comment travailler avec l’autre, de difficultés à simplement trouver ce que sont nos propres valeurs ; à tenter de comprendre comment les gens peuvent contrôler leur propre vie et à s’entraider pour y parvenir. Nous sommes tous face au même fait : il n’existe pas de structure ou d’institution populaire dans laquelle inscrire notre travail.

Pas besoin de remonter très loin dans l’histoire pour découvrir qu’autrefois, un groupe comme le nôtre ne se serait jamais réuni dans un endroit comme celui-ci : on se serait réunis au quartier général du syndicat. Il y a encore des restes de cela dans certaines parties du monde. Par exemple, j’étais en Angleterre la semaine dernière pour donner des conférences politiques et, là-bas, les conférences n’ont pas lieu dans les églises ou dans les universités mais dans une maison des associations. Parce qu’en Angleterre, il y a encore quelques restes du temps où existait un mouvement populaire, un mouvement des travailleurs avec ses propres médias, ses propres lieux de rassemblement, sa propre façon de réunir les gens. Il fut une époque où une culture prolétarienne existait ici aussi. Moi-même, je m’en souviens - à peine, parce que j’étais encore enfant - mais il existait une culture prolétarienne dynamique aux États-Unis, il n’y a pas si longtemps. Ma famille en faisait partie, c’est comme ça que j’ai reçu mon éducation politique. Beaucoup tournaient autour du Parti communiste [américain], ce qui, pour les gens impliqués, ne signifiait pas soutenir les crimes de Staline : cela signifiait sauver les vies des gens dans le Sud, syndiquer l’industrie et se trouver toujours au premier plan de chaque lutte pour les droits civils, faire tout ce qui était important.

Le Parti communiste américain présentait de nombreux côtés très sombres mais il possédait aussi beaucoup de très bons côtés. Et l’un d’eux était qu’il représentait un mode de vie. Le Parti communiste n’était pas une chose pour laquelle vous votiez, c’était un endroit où, si vous étiez une couturière new-yorkaise sans emploi et que vous vouliez partir pendant l’été, il y avait un camp d’été où vous pouviez rejoindre vos amis, aller dans les Catskills et ce genre de choses. Au menu : pique-niques, réunions, concerts, piquets de grève, manifestations et tout ça. Rien d’autre que la vie ordinaire, très basique. Et ils possédaient leurs propres médias. En fait, aux États-Unis, inutile de remonter loin pour trouver des journaux ouvriers et des publications d’organisations de base à peu près de l’envergure des principaux journaux capitalistes. Un journal comme Appeal to Reason, une publication socialiste de la première partie du siècle, avait près de sept cent cinquante mille abonnés - ce qui signifie qu’il était lu par un nombre bien plus important de personnes. Et tout cela avec une population bien moins importante qu’aujourd’hui, bien sûr.

Aujourd’hui, rien ne ressemble à cette situation : nous n’avons pas de partis, nous n’avons pas de médias, nous n’avons aucune organisation stable - ainsi nous ne pouvons pas nous réunir dans une maison des associations parce qu’il n’existe rien de tel. D’un autre coté, nous avons d’autres avantages. La diversité actuelle des centres d’intérêt et des préoccupations est considérable, et énormément de gens s’impliquent. Cela nous donne une certaine force : un mouvement organisé et centralisé peut être facilement écrasé, mais un mouvement très diversifié dont les racines s’ancrent partout dans la société... On peut se débarrasser de ce morceau-ci, puis de morceau-là et encore de celui-là, mais il refera toujours surface quelque part ailleurs. Donc, nous devons reconnaître que cette diversité présente des atouts et des faiblesses.

Je crois que la bonne approche consiste à bâtir sur les atouts : reconnaître ce qu’il y a de sain et de solide à voir non pas des centaines mais des milliers de fleurs percer partout - des gens aux préoccupations qui vont dans le même sens, même si leurs objectifs diffèrent, mais dont le noyau est, en quelque sorte, constitué de valeurs similaires, du même désir de s’émanciper, d’apprendre, d’aider les gens à savoir se défendre contre le pouvoir et à prendre le contrôle de leur propre vie, de tendre la main aux gens qui en ont besoin. Et l’existence de cette diversité considérable peut être un véritable avantage, elle peut réellement être un moyen d’apprendre, d’apprendre à nous connaître et à découvrir ce qui nous importe, ce que nous voulons faire et ainsi de suite. Bien sûr, si cela doit apporter de véritables changements, ce vaste ensemble de préoccupations aura besoin d’une certaine forme d’intégration, d’intercommunication et de collaboration entre ses différentes subdivisions.

Nous n’allons pas développer ce type d’intégration via les institutions traditionnelles - ce serait insensé. Vous ne pouvez pas vous attendre à ce qu’une institution vous dise : “ Aidez-moi à m’autodétruire ”. Ce n’est pas comme cela que les institutions fonctionnent. Et si quiconque à l’intérieur de l’institution essayait de faire ça, il n’y resterait pas longtemps. Cela ne signifie pas que vous ne pouvez rien faire si, par exemple, vous travaillez dans un média de masse. Ceux qui défendent les mouvements populaires de l’intérieur peuvent avoir un certain effet. Et ceux qui sont à l’extérieur peuvent aussi en avoir, par exemple simplement en harcelant les rédacteurs en chef. Les rédacteurs en chef, tout comme les politiciens ou les hommes d’affaires, n’aiment pas les gens qui viennent créer des problèmes à leur porte. Alors si vous venez les embêter, si vous leur montrez des preuves et que vous les mettez sous pression, vous obtenez parfois des résultats. Mais au bout du compte, seuls de petits changements peuvent se produire à l’intérieur des grosses institutions parce qu’elles ont leurs propres obligations vis-à-vis du pouvoir privé. Dans le cas des médias, ceux-ci ont une obligation d’endoctrinement dans l’intérêt du pouvoir, et cela leur impose des limites très strictes quant à leur marge de manoeuvre.

Nous devons donc créer des alternatives, et ces alternatives doivent intégrer cette masse de préoccupations et d’intérêts différents dans un mouvement. Pas nécessairement dans un seul dont quelqu’un pourrait faire tomber la tête, mais dans une série de mouvements reliés entre eux. C’est-à-dire de multiples associations de gens aux préoccupations similaires, qui gardent en tête que les gens d’à côté ont des intérêts liés aux leurs, et qui peuvent se joindre à eux pour oeuvrer au changement. Peut-être qu’alors, on pourra finalement créer des médias alternatifs sérieux. Je ne veux pas dire que les médias alternatifs qui existent ne sont pas " sérieux ". Je veux dire sérieux en terme d’importance, pour qu’ils puissent, de manière régulière, présenter aux gens une vision du monde différente de celle que donne le système d’endoctrinement basé sur le contrôle privé des ressources. Quant à la manière de réaliser cela, je ne pense pas qu’il y ait de grand secret - si la manière d’obtenir des changements sociaux a quelque chose de secret, je ne suis pas au courant.

Elle : Juste continuer à s’organiser.

C’est ça : pour autant que je sache, les changements sociaux de grande envergure et les principales révolutions sociales du passé se sont produits parce que beaucoup de gens, où qu’ils se soient trouvés, ont travaillé dur, ont cherché autour d’eux d’autres personnes qui travaillaient dur et ont essayé de travailler de concert avec ceux qu’ils ont trouvés. Je crois que tous les changements sociaux de l’histoire, depuis les révolutions démocratiques jusqu’à des phénomènes comme le Mouvement pour les droits civils, ont fonctionné de cette façon. C’est principalement une question d’échelle et de dévouement. Il y a des tas de ressources que les gens peuvent utiliser : elles sont très dispersées, mais l’une des façons que les institutions ont de se protéger consiste justement à les maintenir dispersées. Il est très important pour des institutions ayant un pouvoir concentré de garder les gens seuls et isolés ; de cette façon, ils sont inefficaces, ils ne peuvent pas se défendre contre l’endoctrinement et ne parviennent même pas à savoir ce qu’ils pensent.

Je pense donc qu’il est assez logique d’observer ce que font les institutions pour s’en servir comme d’une clé : ce qu’elles tentent de faire, c’est ce que nous tentons de combattre. Si elles séparent et isolent les gens, alors nous allons, au contraire, faire en sorte de les rassembler. Ainsi, dans votre quartier, vous allez vous efforcer de former des “ groupes unitaires ”, appelez-les comme vous voulez, des “ groupes unitaires de gauche ” - je n’aime pas vraiment ce mot. Mais vous devez les transformer en sources d’action alternatives dans lesquelles les gens pourraient s’impliquer et se rejoindre pour combattre les effets de l’atomisation. Il y a de multiples ressources, et énormément de gens intéressés, et si vous ne voyez pas d’organisations qui agissent, alors trouvez vous-même ce que vous pourriez faire et faites-le. Je ne crois pas qu’il y ait de secret.

Lui : Ces deux années passées, ma plus grande source d’information a été notre radio communautaire. Il faut cultiver et développer toute forme de média alternatif qui fonctionne, ou dont nous pouvons imaginer qu’il fonctionne. Je voulais tirer mon chapeau aux radios communautaires - je suis heureux qu’elles existent.

C’est tout à fait vrai. Quand vous allez dans des villes ou des quartiers où l’on trouve une radio communautaire ou d’autres médias qui impliquent une participation de la communauté, l’humeur générale est étonnamment différente. Et l’explication, c’est que là-bas, les gens sont sans arrêt confrontés à des points de vue différents, ils peuvent participer aux débats, ils ne sont pas de simples spectateurs passifs. C’est comme ça que l’on apprend, c’est comme ça que l’on découvre qui l’on est et ce que l’on veut vraiment, c’est comme ça que l’on découvre nos propres valeurs et que l’on gagne en lucidité. Il faut être capable de démonter les idées d’autres personnes et de les entendre se faire démonter pour parvenir à trouver ce que vous pensez vraiment. Voilà ce qu’est l’apprentissage, par opposition à l’endoctrinement ; et les radios financées par les auditeurs remplissent très bien ce rôle. Cela vaut aussi pour tout l’énorme réseau actuel de médias alternatifs qui existe partout au Canada et aux États-Unis. Par exemple, je ne sais pas combien d’entre vous connaissent le journal Z Magazine ; c’est un journal politique - un rejeton de South End Press - qui traite essentiellement des préoccupations telles que celles que vous avez évoquées ici. Et c’est un journal national : vous lisez ici ce que des gens ont pensé ailleurs du même sujet, vous écrivez une lettre ou proposez un article et ainsi de suite - voilà le type d’authentique intercommunication que nous voulons entretenir. Après tout, nous vivons dans un monde où on ne doit pas parler uniquement à son voisin ; il existe partout dans le monde des gens aux préoccupations semblables aux nôtres et aujourd’hui, nous pouvons communiquer avec eux. En fait, en se développant, des choses comme celles-là pourraient vraiment aider à unifier les mouvements populaires et je pense qu’il faudrait les pousser aussi loin que possible.

 
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