Lire : Fortes, « Un couteau entre les dents »

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Il est rare qu’une parole de révolte, de protestation, de rage et de poésie soit portée à un tel degré d’incandescence comme dans les écrits du surréaliste portugais Antonio José Fortes (1937-1988). Grâce à l’initiative de deux surréalistes parisiens, Alfredo Fernandes (né au Portugal) et Guy Girard, on pourra, pour la première fois, prendre connaissance en langue française d’une œuvre dont la porté magique et subversive est éblouissante. Fortes, dont les mots sont trempés dans du feu liquide, était porté par la force de l’utopie.

C’est vers 1960 que le jeune Fortes va se rapprocher de Mario Cesariny et ses amis surréalistes, qui se réunissaient dans le café Gelo de Lisbonne. D’abord adhérant du Parti communiste Portugais, il va bientôt s’en émanciper, découvrant le situationnisme lors d’un séjour à Paris et se rapprochant, par la suite, de la mouvance anarchiste portugaise.

Fortes se définit lui-même comme un poète « au couteau entre les dents  » pour reprendre le titre d’un de ses plus beaux récueils : « c’était pour cela, pour qu’à mon sujet l’on ne se méprenne, ni maintenant, ni jamais, que je déclare ma révolte, mon désespoir, ma liberté, que je déclare tout cela un couteau entre les dents […] ».

C’étaient les années Salazar, cette variante cléricale du fascisme européen. Les années de ce que Fortes appellait « la mort aux trois visages : dieu, la patrie, la famille » ; comment communiquer dans de telles conditions, « en ce lieu même où, sous les lits de l’amour, les gros rats de la peur ont établi leur quartier général » ? La censure, omniprésente, l’empêche souvent de s’exprimer. Dans un hommage à Jarry, elle a exigé que le poète retire une citation de l’auteur du Père Ubu – « à la trappe les nobles, à la trappe les magistrats, à la trappe les financiers » – et une référence ironique aux « patriotes aux caleçons d’idéal souillé ». Fortes a réfusé d’imprimer la version « aseptisée » de son texte…

Détournant la célèbre formule de Goya, Fortes est convaincu que « le sommeil de la passion engendre des monstres » (Calligraphie ardente) et il oppose à la sinistre réalité une « calligraphie d’oiseaux au dessus du précipice avant l’éclair ».

Adhérant au courant libertaire – qui avait été, à l’origine, la principale force du mouvement ouvrier portugais - le surréaliste Fortes écrit ceci, dans un message envoyé pour les commémorations du centenaire de l’anarchisme au Portugal (1986) : « le surréalisme, à travers la figure du poète, l’insurgé par excellence, fut en ce siècle la grande parole libertaire contre l’asphyxiante culture et, simultanément, la voix inaugurale de la culture fascinante – de la vie fascinante ».

Dans une post-face – « Un tournesol sur un iceberg » – le poète, peintre et co-traducteur de ce volume, Guy Girard, rend hommage à Fortes, dont le lyrisme est « le dévéloppement d’une protestation » inspirée par « l’urgence du ré-enchantement du monde ».

Michael Löwy

  • Antonio José Fortes, Un couteau entre les dents, dessins d’Aldina, édition bilingue, Editions Ab Irato, Paris, 2007, 239 pages, 16 euros.
 
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