Loi d’orientation scolaire : L’éducation selon Thélot !

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Le 12 octobre, le ministre de l’Education nationale doit recevoir une première version du rapport Thélot sur l’école. C’est ce rapport qui doit servir de base à un projet de loi d’orientation scolaire dès le printemps 2005. Quand on sait que la précédente loi d’orientation date de 1989, on peut penser que celle-ci devrait nous fournir un visage de l’enseignement en France durant les quinze prochaines années. Alors, que dit le rapport ?

L’objectif affiché est de recentrer l’enseignement sur un « socle commun de compétences ». Ce socle commun serait défini en fonction des « compétences nécessaires à une vie personnelle et à une intégration réussie ». Voilà une bonne nouvelle ! L’école se préoccuperait donc enfin de la réussite des élèves autant dans leur vie privée que dans leur intégration à la société.

Un recentrage stratégique

Ce socle commun comprendrait des matières prioritaires telles que le français, les maths, l’anglais, etc. et aussi une « éducation à la vie en commun » et la maîtrise des technologies de l’information. Un choix décisif est donc fait en ce qui concerne l’anglais. On ne pourra plus désormais choisir qu’une deuxième langue, dotée de moins d’heures, commencée plus tardivement dans le cursus. Voilà qui ne va pas améliorer la maîtrise des langues étrangères déjà très problématique en France. Après des matières secondaires (sciences, histoire, géographie, éducation physique et sportive, sciences…) viendront des options qui doivent permettre de diversifier les parcours des élèves. Le fameux socle commun n’est donc pas si commun, puisque, selon les filières, dès le collège, les élèves auront de 20 % à 50 % d’options dans leur emploi du temps. Il y a fort à parier que cela donnerait des grosses différences de niveau sur les matières du « socle commun » à 16 ans, à la fin de la scolarité obligatoire.

Il s’agit donc d’obliger les enfants à faire un choix d’orientation le plus tôt possible, dès le collège.

Jamais ces options n’ont été envisagées comme des expériences qui permettraient à l’élève de découvrir des activités diverses pour s’enrichir et choisir une orientation en connaissance de cause. Non, il s’agit juste de « diversifier les parcours » !

En cela, on peut donc considérer que le rapport Thélot est dans la tradition de l’école républicaine. En effet, il faut bien se rappeler que les réformes de Jules Ferry ne servaient qu’à répondre à un besoin de l’économie française de la fin du XIXe siècle.

L’industrialisation du pays réclamait une main-d’œuvre mieux formée, plus compétente techniquement. L’État réclamait toujours plus de fonctionnaires pour mieux encadrer les populations. L’école servait aussi à diffuser un patriotisme bien utile pour encadrer les Français.

Aujourd’hui encore, il s’agit de s’adapter aux besoins économiques. Les patrons n’ont pas besoin de 80 % de bacheliers, ou alors avec des bacs professionnels très divers. Il est là l’objectif du rapport Thélot.

Diversifier les parcours, c’est recentrer les compétences sur les besoins de l’économie. Où sont là-dedans les « compétences nécessaires à une vie personnelle réussie » ? Lorsque le rapport Thélot parle d’intégration, il s’agit sans doute uniquement d’intégrer une entreprise.

Pour réussir à atteindre ses objectifs, le rapport Thélot entend modifier le fonctionnement de l’école. Tout d’abord, il s’agit de reprendre en main les écoles primaires. Jusqu’à présent, la direction y était assurée par un enseignant. Il y aurait maintenant un directeur, formé, nommé par le rectorat. Ce renforcement des structures hiérarchiques permettrait de mieux contrôler le travail des enseignants.

De même en collège et lycée, le poids du proviseur serait renforcé. Il disposerait librement d’un budget (8 % à 10 % des crédits), ce qui pourrait permettre la mise en place d’activités culturelles diverses, sur l’initiative d’élèves ou d’enseignants. Mais bien sûr, cela pourrait aussi permettre la mise en place de formations spécifiques adaptées aux besoins locaux des entreprises.

Autre proposition - qui a beaucoup fait parler -, la modification du métier d’enseignant. La formation en deux ans plutôt qu’en un pourrait permettre une plus grande efficacité des jeunes enseignants.

Par contre, on demande aux enseignants d’assurer 4 à 8 heures de plus dans leur établissement, pour s’occuper de tâches diverses, administratives, techniques et de surveillance. Il s’agit encore de faire des économies sur les emplois techniques, les assistants d’éducation. Il y a encore quelques années, les « pions » étaient des étudiants, parmi les moins favorisés, qui payaient leurs études en travaillant dans l’éducation.

Maintenant, après avoir envisagé de les remplacer par des militaires à la retraite et des mères de famille nombreuse (situations qui semblent amener les compétences nécessaires…), on demande aux profs d’y prendre leur part, en plus des cours.

Que l’on s’entende bien, il ne s’agit pas de demander aux profs, ainsi qu’aux élèves et autres employés, de se partager les tâches basiques de fonctionnement de leur lieu de vie collectif… ce qui pourrait s’apparenter à une forme « d’autogestion » ! Il s’agit bien de faire des économies sur les emplois les plus mal payés de l’Éducation nationale.

D’ailleurs, il y a fort à parier que si cette mesure se retrouve dans le projet de loi, une mobilisation d’ampleur se déclenchera contre ce projet. Il faudra alors veiller à ce qu’elle ne se concentre pas sur ces seules heures « supplémentaires ». Le gouvernement aura beau jeu de dénoncer la fainéantise de profs qui se trouvent trop bons pour assumer des tâches de surveillance.

Remplacer l’éducation par le dressage

En ce qui concerne l’éducation civique, de laquelle on semble attendre tant de bienfaits, le rapport est on ne peut plus clair. Dans un premier temps, il s’agirait uniquement d’inculquer des règles de vie commune, le respect des lois et la maîtrise de soi.

Notons d’ailleurs que l’on demande à l’enfant de respecter les lois, pas de respecter les gens.

Une fois ce dressage accompli, dans un deuxième temps, lorsque la scolarité n’est plus obligatoire, on veut bien « préparer l’adolescent à l’exercice de la citoyenneté ». C’est dire que l’on va d’abord attendre le départ de certains jeunes, ceux qui sont appelés par leur formation à occuper les plus bas emplois dans la vie active.

Ensuite, on va demander aux autres d’apprendre la participation à la vie de la citoyenneté. Notons d’ailleurs qu’à aucun moment on ne parle de la participation de ces mêmes élèves à la vie de leur établissement, ce qui serait pourtant une très bonne préparation. De façon générale, on s’abstient bien de donner une responsabilité quelconque aux jeunes dans la vie de leur établissement, dans leur formation ou leur orientation. Sans doute est-ce là une idée de vieux soixante-huitard idéaliste, responsable de l’évolution violente et irrespectueuse de la jeunesse.

D’ailleurs, tant qu’on y est, si on parlait un peu de la responsabilité du système économique dans cette « décadence de la jeunesse » ? À force de mettre en concurrence, de sélectionner, de précariser les jeunes, on ne leur apprend pas le respect, l’entraide, la solidarité.

Les vraies questions

Par contre, le rapport Thélot se garde bien de préconiser une hausse des recrutements. La baisse du nombre de postes aux concours (6 300 en 2004) va s’accélérer en 2005. Le nombre d’élèves par classe atteint actuellement souvent les 35 à 40.

Cette hausse des effectifs est très préjudiciable à la réussite des élèves. On s’approche donc d’une éducation à l’américaine, avec un service minimum de l’école publique, aux moindres frais, qui inculquerait quelques connaissances (le fameux « socle commun » ?) et valeurs d’obéissance aux enfants de pauvres, alors que les écoles privées, entreprises rentables, formeraient la classe dirigeante.

Cette réforme de l’éducation qui se dessine ne fait que compléter le tableau des privatisations, des réformes de la sécu, des retraites, de l’indemnisation du chômage… et sera bientôt complétée par celles du temps de travail, du code du travail… On nous construit une société à l’anglo-saxonne, où tout service public n’est utile que par ce qu’il apporte au patronat ou au maintien de l’ordre. Le rapport Thélot continue sur cette voie, comme les précédentes réformes de l’éducation depuis plus de quinze ans, notamment LMD (Licence Master Doctorat) l’année dernière en ce qui concerne les universités.

Il s’agit de s’y opposer, non pas seulement en ce qui concerne les heures supplémentaires, mais aussi sur toute la logique de fond. Il faut démontrer que derrière les belles phrases sur « la réussite des élèves dans leur vie personnelle et leur intégration » ou sur « la participation des enseignants à la vie de leur établissement », ne se cachent que les intérêts patronaux.

Renaud (AL Strasbourg)

 
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