Culture

Lire : Quand Berneri déchiffrait l’« acteur » Mussolini

Version imprimable de cet article Version imprimable


La publication d’écrits de Camillo Berneri jusqu’alors inédits en français est une très bonne nouvelle, tant parce que l’œuvre de ce philosophe et militant communiste libertaire italien est méconnue, que parce que ses analyses interrogent l’époque actuelle autant que les années du fascisme mussolinien.

C’est sous l’angle factuel que les observations de Berneri apportent le plus d’éclairages. À la lecture de ces écrits, bien des similitudes apparaissent entre des faits, des personnages, des procédés médiatiques passés et actuels. Berneri voyait dans « Mussolini […] un grand homme politique en tant qu’il est un grand acteur ». Il décrivit avec acuité les mécanismes théâtraux et gestuels dont usa et abusa le duce. Mussolini endossa en quelque sorte ce rôle de clerc, chargé d’encenser et de diffuser les attributs du pouvoir. Il joua ce rôle et s’y identifia au cours de cérémonies solennelles orchestrées méticuleusement par lui. Avant la guerre, l’Italie avait connu bien « des polichinelles, des aventuriers, de vulgaires opportunistes. » Mussolini, lui, parvint à se hisser au niveau national, là où d’autres s’étaient cantonnés au local. Ce changement d’échelle signifia le fascisme : il « y avait des cérémonies à grand spectacle [mais] elles n’avaient pas la fréquence et la mise en scène de celles d’après-guerre ». Berneri décrivit fort bien cette mécanique qui irriguait aussi bien les grandes cérémonies que le quotidien du duce, offrant une cohérence sanctificatrice du chef. Ce mouvement ne fut certes pas possible sans les soutiens du capitalisme italien.



Par cette réédition assurée par Miguel Chueca, ce livre soumet à une critique sans concession un florilège des postures et des écrits à la gloire de Mussolini. Toutes les grandes figures rhétoriques y sont analysées : le culte de l’homme, la glorification du travail, de la patrie et surtout l’image omniprésente du chef. C’est D’Annunzio qui édifia les formes embryonnaires et démiurgiques du devenir spectaculaire du fascisme. La grandiloquence et le faste offerts aux yeux dissimulaient en fait la pauvreté du contenu. Le tout est servi avec force persuasion tant l’argumentaire est pauvre. L’art oratoire devait fasciner en reposant sur des postures et un décorum. « En mars 1919, Mussolini n’avait aucun programme à présenter au premier congrès des faisceaux. » Mussolini se mit « à la tête de sa petite armée, mais il la conduisit bientôt à renier ses origines [...], Il la conduisit à la solde de la ploutocratie industrielle et agraire. »

Berneri estima que « toute la situation italienne a porté à la dictature, a déterminé les différentes phases du fascisme. [...] Croire que tout cela a été le produit de la volonté et de l’intelligence d’un seul homme est enfantin. » Mussolini « ne fut que l’auteur principal de toute une politique d’écrasement des forces ouvrières. » Prenons garde que l’histoire ne se répète  ! De nos jours aussi, les « polichinelles, aventuriers et vulgaires opportunistes » ne manquent pas.

Laissons à Camillo Berneri l’honneur de la conclusion : « La comédie se dramatise toujours davantage. Quelle sera la catastrophe  ? »

D. Sureau (UCL Angers)

  • Camillo Berneri, Contre le fascisme, textes choisis (1923-1937), édition établie par Miguel Chueca, Agone, août 2019, 384 pages, 22 euros.
 
☰ Accès rapide
Retour en haut