Angers : Interpro, dynamiques et inerties

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À partir du 3 avril le Maine-et-Loire a connu un mouvement de grève reconductible dans l’Éducation nationale, suivie de manière variable, mais déterminée. Rapide historique de cette lutte, qui n’est pas encore terminée à l’heure où ces lignes sont écrites, et éléments d’analyse à chaud d’un mouvement sans précédent dans le département, par son caractère durable, parfois radical, et la dynamique interprofessionnelle qui s’est installée.

Après le jeudi 3 avril, et le début de la reconduction de la grève dans l’Éducation, il a été nécessaire de structurer la lutte de manière démocratique face à certains responsables syndicaux tentés de freiner la mobilisation ou de cadenasser les assemblées générales. L’intersyndicale a conservé sa place, mais dans une structure plus ouverte aux syndiqué(e)s de base et aux non-syndiqué(e)s : AG présidée par un bureau élu à chaque séance (présidence et secrétariat), ouvert aux volontaires, ayant pour rôle d’organiser et non de diriger le débat, de synthétiser les données sur la mobilisation de chaque secteur, de faire les comptes-rendus.

Parallèlement se sont mises en place des commissions de travail, animées par des volontaires, pour rédiger tracts, argumentaires, organiser les tournées d’établissements et s’occuper des tâches techniques décidées en AG. Bref, une sorte de comité de grève tournant s’est constitué. Cela a permis de faire vivre le mouvement grâce à un travail militant quotidien, et aussi de construire un groupe actif de plus en plus large.

Il faut souligner que cette structuration a été, au départ, impulsée par des militant(e)s syndicaux combatifs, souvent proches de l’extrême gauche.

Élargir le mouvement

Élargir a été ressenti comme une nécessité. Mais cela n’a été possible que parce qu’un certain nombre de personnes étaient en grève reconductible et se sont organisées afin de militer pour la grève. Cela s’est fait au travers de diffusions de tracts, d’assemblées générales d’établissement et de secteur, de réunions d’information associant les parents et toutes les catégories de personnels. Il a fallu faire un gros travail d’information, de lutte contre la désinformation gouvernementale et médiatique, également contre un certain fatalisme.

À partir du 13 mai, le mouvement a décollé et les rencontres interprofessionnelles ont commencé à se mettre en place.

Cette montée en puissance du mouvement dans l’Éducation coïncide avec l’appel national de la FSU à reconduire la grève pendant toute la semaine du 13. Si toutes les confédérations (CGT, FO) avaient appelé à la grève générale interprofessionnelle le 13 au soir, le mouvement aurait connu une autre allure.

L’élargissement interprofessionnel, quant à lui, a dû se faire à partir de la base par un travail de distribution de tracts et de discussions dans et avec les autres secteurs de la fonction publique, devant les entreprises et dans les zones industrielles pour toucher les salarié(e)s du privé. Il faut souligner que précédemment les salarié(e)s d’ACT et d’autres entreprises touchées par les licenciements avaient lancé des jalons interprofessionnels. À chaque fois l’accueil des autres salarié(e)s était bon. Progressivement, de nombreuses rencontres dans les manifs, puis autour de pique-niques ont eu lieu. Enfin des délégations des autres secteurs sont venues dans les AG de l’Éducation. Cette dynamique interpro a permis d’organiser dans l’unité certaines actions plus dures que les traditionnelles manifs (blocages de trains, de rocades, et occupation musclée du Medef) ce qui bouscule heureusement la tradition plutôt mollasse de l’Anjou.

Après le passage au Medef, un syndiqué CGT de la métallurgie a été en garde à vue 48 heures. Ce qui a permis de vérifier la solidarité interprofessionnelle à travers plusieurs rassemblements devant le commissariat pour soutenir ce camarade. Ces rassemblements ont sans doute accéléré sa libération : il a été relâché avant que la manif du 12 juin n’aille le chercher au commissariat, les flics ayant certainement la trouille que cela tourne mal étant donné la colère suscitée par cette justice de classes. Le copain passera malgré tout au tribunal en juillet. Cette dynamique interpro, réelle, est cependant restée modeste en termes de nombre, certains secteurs ayant du mal à partir massivement en grève reconductible (Poste, Télécom, Hôpital, SNCF...), ce qui réduisait parfois l’interpro à des rencontres entre syndicalistes. Dans le privé, il y a eu surtout des débrayages de quelques heures en dehors des grosses journées nationales (Thompson, Thyssen). Sauf pour Système U (fournisseur de Super U), qui a réussi à reconduire plusieurs jours. Malgré tout, des liens se sont créés qui compteront à l’avenir à condition de les consolider.

Au niveau interpro, localement, il faut souligner le poids des responsables départementaux, des bureaucrates qui n’ont jamais soutenu l’élargissement impulsé à la base, tout devant rester sous leur contrôle (exception faite pour le G10, et dans une moindre mesure pour la FSU). Des problèmes similaires se sont d’ailleurs posés à Nantes, d’après nos informations.

Il est difficile de dire si ce mouvement aura posé des jalons pour l’avenir sans connaître encore l’étendue de ses victoires ou défaites. Les contacts interprofessionnels ont également malmené certains préjugés, et l’idée d’un « tous ensemble » a progressé. Les personnels de l’Éducation sont apparus plus combatifs qu’on ne pouvait l’imaginer, et certain(e)s ont sans doute pris conscience qu’ils/elles étaient des salarié(e)s au même titre que d’autres, avec des intérêts communs. Enfin, les débats se sont souvent politisés et il semble que pas mal de gens ont perdu leurs illusions sur les médias, la justice, la « démocratie », la fin de la lutte des classes, et le caractère acceptable du capitalisme.

Bien sûr ces prises de conscience ne se sont pas faites par la seule vertu de la lutte, mais aussi par l’intervention de militant(e)s mettant en évidence ces problèmes. Et elles devront être développées pour les luttes à venir.

Alternative libertaire Angers, le 15-06-2003

 
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