Danemark : Christiania bâtie sur du sable

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Plus grand quartier autogéré d’Europe et expérience de vie alternative qui fêtera ses 41 ans ce mois-ci, le quartier de Christiania à Copenhague vit des heures tourmentées depuis que le pouvoir s’est mis en tête d’en chasser ses habitantes et habitants. La résistance s’organise, mais celle-ci a peine à faire front.

Depuis quarante ans, le quartier de Christiania à Copenhague accueille celles et ceux qui souhaitent tenter une nouvelle forme de vie en communauté. Situé sur un ancien terrain militaire abandonné, les premiers habitants – des squatteurs selon les autorités – décident en 1971 de fonder une ville libre. Le quartier connaît très vite une renommée aussi bien comme laboratoire d’expériences sociales et culturelles que comme lieu de consommation de drogues. Rapidement, la ville se dote de collectifs variés créés par activités, zones ou thématiques dans lesquels les résidentes et résidents sont invités à s’impliquer afin de viser l’autonomie, qui ne fut malheureusement jamais pleinement atteinte. Ces collectifs jouent un rôle majeur dans le succès de Christiania, notamment en permettant d’anticiper un grand nombre de problèmes. En réservant un large espace à la culture agricole – le quartier s’étale sur 34 hectares – ou en mutualisant outils et compétences, les collectifs ont su relever le défi de l’autonomie tout en pratiquant l’autogestion au quotidien. Christiania s’est également efforcé de conserver systématiquement des contacts avec le monde de la médecine et du droit pour assurer son indépendance. Offrant à celles et ceux qui le désirent un vaste espace permettant de s’exprimer ou de développer son activité artistique, Christiania a sans cesse grandi et compte désormais plus de mille habitants – dont cinquante naissances sur quarante ans.

[*Quarante années d’autogestion*]

Malgré ses succès notables, depuis sa fondation, Chistiana est en conflit avec les autorités danoises. Pendant longtemps, ces dernières fermèrent les yeux sur le déroulement des activités de Christiania, y voyant des « marginaux » choisissant de s’« auto-parquer » derrière les murs de briques de l’ancienne caserne, facilitant ainsi leur surveillance. Cette concentration offre également un avantage financier, les habitantes et habitants de Christiania percevant un revenu minimum – l’équivalent de notre RSA – plus faible que les autres habitants de Copenhague. La situation aurait pu en rester là mais c’était sans compter la pression foncière que subissent les centres urbains. En 2006, se basant sur le fait que la présence des habitants n’était que tolérée par la ville qui n’avait jamais cédé les terrains occupés, le gouvernement n’eut aucune difficulté pour déclarer illégale l’actuelle occupation.

[*Compromis douloureux*]

Commencent les premières démolitions et les protestations qui les accompagnent. En 2011, les résidentes et résidents se voient proposer de racheter les parcelles. Lorsque l’on sait que la plupart des habitants sont justement venus à Christiania pour renoncer aux liens marchands, on mesure le cynisme de la décision. Les discussions autour de cette « proposition » donnent lieu à de vifs débats au sein des collectifs, mais finalement, le choix du rachat partiel l’emporte d’une courte majorité. La seconde génération d’habitants y voit le seul moyen de poursuivre l’idéal de « cité libre ». Les collectifs décident également de se doter d’un fonds pour construire une bâtisse capable d’accueillir les plus âgés qui ne pourront de toute façon jamais payer leur habitat. Cette décision, bien qu’assurant provisoirement la survie de Christiania, laisse cependant de profondes divisions entre collectifs, tensions non encore réglées à l’heure actuelle, pour le plus grand plaisir des partis conservateurs danois. Harcelée par le pouvoir, mise en avant dans les guides touristiques qui tentent de la transformer en attraction, Christiania vit peut-être aujourd’hui la crise la plus grave de son existence. Ses quarante ans d’idéaux n’en demeurent pas moins résolument modernes à l’heure où les marchands font le siège de la plus grande ville libre d’Europe.

Nico (Paris Nord-Est)

 
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