Grand patronat : Comment survivre avec seulement 310 Smic ?

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Le gouvernement cherche de nouveaux moyens de faire croire qu’il ne serait pas le fidèle toutou du grand patronat, ce que tout le monde croit (à juste titre). Dernier rideau de fumée en date : la rémunération des patrons et des traders.

Sarkozy, Chatel, et quelques autres supporters historiques de l’ultralibéralisme le plus délirant ont fait les gros yeux. Ils ont découvert subitement, à leur plus grande surprise, que certains patrons se gavaient littéralement sur le dos de leurs salarié-e-s. Ils ont fait des grands moulinets en dénonçant ces patrons « malhonnêtes », et ont fini par accoucher d’un décret sans aucun effet, uniquement destiné à amuser la galerie. Quelques patrons ont joué le jeu de cette opération de communication en renonçant qui à son bonus, qui à ses stocks-options.

Les stock-options sont des actions à prix préférentiel. Grâce à des lois scandaleuses votées successivement par les socialistes (à l’initiative de Fabius et Strauss-Kahn) puis l’UMP, les conditions de revente de ces actions font qu’il est quasiment impossible pour le bénéficiaire de perdre de l’argent. La fiscalité des stock-options est également particulièrement bienveillante pour le malheureux spéculateur dans le besoin.

Va y avoir des jaloux

Les patrons du CAC 40, c’est-à-dire des plus grandes entreprises françaises, sont les mieux payés d’Europe. Ils touchent en moyenne 1,850 millions d’euros par an de salaire (hors stock-options, avantages en nature, etc.) [1], soit… 118 Smic [2]. Si l’on prend en compte les avantages en nature et le jack-pot des stock-options, leur rémunération bondit à 310 fois le Smic, à 383 000 euros par mois [3], quasiment 4,6 millions d’euros par an.

Certes, les pauvres sont loin du revenu de Larry Ellison, PDG d’Oracle, qui a touché quasiment 193 millions de dollars en 2007. Ils sont également très, très loin du « commun des patrons ». On sent qu’il va y avoir des jaloux… Les derniers chiffres de l’Insee datent de 2006 [4]. Le revenu moyen annuel des dirigeants d’entreprise en France était alors de 52 700 euros. Un patron du CAC 40 encaisse donc (hors avantages et stocks-options) en moyenne 35 fois le salaire moyen d’un patron, 10 fois le revenu moyen d’un patron d’une entreprise de plus 250 salariés, 51 fois le salaire d’un patron de TPE [5].

Parachutes dorés

Ces patrons siphonnent la richesse produite par les travailleurs et les travailleuses. Lutter contre ce scandale nécessiterait de se battre pour la réduction de l’échelle des salaires. Rien ne pourra jamais justifier de tels écarts salariaux. Mais rapprocher les plus bas salaires des plus hauts est inenvisageable pour les défenseurs du système capitaliste. Ce serait remettre en cause les fondements même d’un système inégalitaire.

Alors, pour faire passer la pilule, on s’agite. Sarkozy brasse de l’air et fait pondre un décret totalement insipide. Il obéit en fait à Parisot, qui déclarait n’avoir « ni les moyens, ni la volonté » de limiter les rémunérations variables des grands patrons [6]. Ça a au moins le mérite de la franchise.

La limitation drastique des écarts de salaires au sein d’une entreprise est pourtant une mesure de bon sens et la seule mesure d’égalité qui vaille. Face à cette revendication, le MEDEF, soutenu par le gouvernement, va comme d’habitude nous bassiner avec le « risque » et les « responsabilités » que prendraient les patrons à la tête des entreprises. Le risque est nul : les parachutes dorés, les retraites chapeaux et les stock-options permettent aux grands patrons de s’en foutre plein les poches à coup sûr. La responsabilité est difficilement défendable. Ces grands patrons sont irresponsables du point de vue de la collectivité, leurs décisions étant régies uniquement par le profit des actionnaires. Ils sont tout aussi irresponsables vis-à-vis de la majorité de leurs salarié-e-s, qu’ils ne croisent jamais, laissant la sale besogne à des sous-fifres. Il est urgent d’exiger la transparence complète des rémunérations de tous et toutes à l’intérieur des entreprises, à tous les niveaux de responsabilité. Cette transparence permettra ensuite de faire pression pour réduire, voire supprimer les écarts de salaires.

Et les actionnaires ?

Mais surtout, ce débat sur la rémunération occulte complètement le vrai scandale : celui de la rémunération des actionnaires ! Quelque soit le mal que l’on puisse en penser, les patrons ou les salariés sur-payés comme les traders participent au processus de production. Ils remplissent une fonction, qu’on peut évidemment critiquer, mais en tout cas ils fournissent un travail pour l’entreprise. Ce n’est pas le cas des actionnaires. Les actionnaires sont rémunérés non pas pour ce qu’ils font, mais simplement pour ce qu’ils possèdent. Comment, dans la situation économique actuelle, peut-on se permettre de rémunérer des oisifs et des improductifs tels que les actionnaires, sur le dos des travailleurs ? « C’est quand même extraordinaire », comme dirait l’hôte de l’Elysée !

C’est pourquoi Alternative libertaire réclame l’interdiction pure et simple des dividendes, c’est-à-dire de toute rémunération des actionnaires (voir « Actionnaires : les dividendes, c’est le vol », Alternative libertaire n°183). Les bénéfices doivent servir à l’investissement, au maintien et à la création d’emplois, et les salaires peuvent être augmentés si les actionnaires ne pillent plus le fruit de notre travail.

Laurent Scapin (AL 93)


ERRATUM

Il y avait une erreur dans l’édito d’Alternative libertaire de (mars 2009) qui assimilait l’investissement à un cadeau au patronat et aux actionnaires. En réalité, l’investissement sert d’abord et avant tout à maintenir l’activité, donc les emplois, et à en créer de nouveaux. La bonne analyse de la « règle des trois tiers », complètement stupide, mise en avant par Sarkozy, se trouve dans l’article « Un tiers pour les actionnaires, c’est un tiers de trop », dans le même numéro d’Alternative libertaire.


[1Source : European Corporate Governance Institute.

[2Le SMIC en 2008 était de 1302 euros bruts par mois pour un temps plein.

[3Communiqué AFP du 29/10/2008 : « les 50 patrons les mieux payés ont touché 310 fois le SMIC en 2007 ».

[5Les Très Petites Entreprises (TPE) comptent moins de 20 salariés. Elles représentent 3,5 millions d’entreprises en France sur 3,9 au total, et 30% des salarié-e-s (sources : Insee et Ministère de l’Economie, de l’Industrie et de l’Emploi).

[6Déclaration sur Europe 1, le 19 mars 2009

 
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