Débats

Statistiques ethniques, terrain miné

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Les questions que posent les statistiques ethniques sont nombreuses : quelles définitions, quels usages, par qui et pour quelles fins ? Au-delà de la possibilité de mesurer les discriminations, retour sur les aspects concrets et les enjeux soulevés par ces outils statistiques.

La question des statistiques ethniques, parfois appelées « mesure de la diversité », resurgit avec le rapport que Yazid Sabeg, commissaire à la diversité à l’égalité des chances, va remettre à Sarkozy. Elle a déjà été débattue à l’automne 2007, lorsque le projet de loi Hortefeux envisageait d’aller plus loin dans cette direction. Le débat s’était provisoirement éteint avec la décision du Conseil constitutionnel, qui avalise les tests ADN, mais juge que les études sur la discrimination ne peuvent « reposer sur l’origine ethnique ou la race », selon l’article 1er de la Constitution.

Des statistiques ethniques, pour quoi faire ?

Tous les jours sont pratiquées en France des discriminations racistes, dans l’emploi, le logement, les loisirs, etc. Ces discriminations se cumulent et se renforcent mutuellement. Elles tendent à fabriquer des groupes sociaux distincts et inégaux, saisis dans le langage courant par des termes divers et fluctuants : Arabes, Rebeus, Noirs, Blacks, Bougnoules, Blancs, Gaulois, Babtous...

Des enquêtes qualitatives, menées dans les entreprises, les administrations, les discothèques, montrent déjà des processus de discrimination. Mais rien ne permet actuellement de mesurer l’ampleur du désavantage subi par les groupes discriminés. Les outils statistiques actuels ne permettent de repérer que des étrangers, des immigré-e-s et des enfants d’immigré-e-s : ils ne permettent donc pas de voir, par exemple, la situation des Noirs antillais qui sont français depuis des générations, ou des petits-enfants d’immigrés, qui sont de plus en plus nombreux, alors que ces personnes subissent des discriminations liées à leur nom et/ou leur couleur de peau.

Au-delà de la seule mesure, les chiffres peuvent indiquer les principaux lieux de discrimination. Aux États-Unis, dans les années 1960, des études montraient que le niveau d’instruction des Noirs, qui augmentait, n’influait quasiment pas sur le niveau de salaire, contrairement à ce qui se passait pour les Blancs, ce qui incitait à déplacer le débat et les luttes de l’éducation vers les entreprises.

Officialiser un classement « racial » ?

Le risque est cependant de banaliser, avec une caution étatique, un mode de classement déjà envahissant au quotidien. Mais, pour prendre la mesure de cette caution, plusieurs distinctions doivent être faites.

D’une part, entre fichiers statistiques et fichiers administratifs : indiquerait-on l’ethnicité des individus uniquement dans des fichiers statistiques anonymes, dont la seule fin est de produire des données sociologiques ? Ou est-ce que cela deviendrait une nomenclature attachée à toute inscription d’un individu par une administration dans un fichier quelconque ? Sur les plates-bandes du FN, Sarkozy avait ainsi suggéré que les fichiers de la police pourraient intégrer cette information.

D’autre part, si l’on cantonne de telles informations aux fichiers statistiques, une autre distinction est nécessaire : les catégories ethniques seraient-elles des variables « standard » ou « spécifiques » ? Les variables standard sont utilisées dans toutes les enquêtes, quel qu’en soit le sujet, et leur définition est fixée une fois pour toutes, comme les catégories socioprofessionnelles. Les variables spécifiques, au contraire, sont constituées pour les besoins d’une enquête et d’un questionnement particuliers. Pour les statistiques ethniques, cela impliquerait que des catégories ethniques ne soient mobilisées que dans des recherches liées aux discriminations et seraient redéfinies pour les besoins de chaque enquête. Selon les sujets, la distinction pertinente serait entre Blancs et non-Blancs, ou bien entre origines natio nales, etc., ce qui limiterait le risque d’officialiser un seul mode de classement alors que, dans la pratique, la définition des groupes ethniques est mouvante et conflictuelle.

Mais cela pose au moins deux problèmes. Premièrement, en France presque toute la recherche statistique est concentrée dans les mains de l’Insee, un organisme d’État qui donne un cachet officiel à tout ce qu’il touche. Deuxièmement, l’idée de redéfinir les catégories à chaque enquête, seul moyen de ne pas les figer, est contradictoire avec le travail statistique qui est fructueux surtout lorsqu’il met en œuvre des comparaisons dans le temps et l’espace à partir des mêmes outils. Autrement dit, la statistique implique une consolidation de catégories alors que, dans le cas des catégories ethniques, on souhaiterait plutôt qu’elles soient mises en sourdine.

Qui décide de l’appartenance des individus ?

Le principe de statistiques ethniques pose un autre dilemme aux chercheuses et chercheurs. Qui décide de l’appartenance des individus ? Pour respecter la liberté individuelle et éviter l’arbitraire d’un enquêteur, déterminant seul l’ethnicité des personnes interrogées (à partir de quel critère ?), il semble raisonnable de recourir à l’autodéclaration : chaque personne déclare l’appartenance qu’elle souhaite ou ressent.

Mais ce respect est illusoire, car pour entrer dans un tableau nécessairement simplificateur, cette déclaration sera retraduite et affectée dans l’une des catégories retenues par les statisticiens. Surtout, il est paradoxal de se reposer sur l’autodéclaration, si l’objectif est de mesurer des discriminations, c’est-à-dire des situations où ce sont les autres qui attribuent d’autorité une ethnicité quelconque et adoptent en conséquence un traitement défavorable, quel que soit l’avis de la personne concernée.

Un outil à double tranchant

En 1990, l’Insee a créé la nouvelle catégorie d’immigré, « personne née étrangère à l’étranger et résidant en France depuis au moins un an ». Cette création fait suite au débat entretenu par la droite sur la « sous-estimation » de l’immigration, le seul chiffre disponible étant celui des étrangers. Un étranger peut ne plus l’être, lorsqu’il acquiert la nationalité française, alors que, dans une logique raciste, il n’est « pas vraiment » français. L’immigré-e en revanche, au sens de l’Insee, le reste toute sa vie, puisque ce statut est lié à la naissance. Si la création de cette catégorie résulte d’intentions nauséabondes, elle a aussi permis de mesurer les inégalités entre Français de naissance et immigré-e-s, par-delà les changements de nationalité. Cette possibilité de mieux mesurer les inégalités a-t-elle compensé le risque de renforcer la stigmatisation des immigré-e-s par leur constitution officielle en catégorie à part ?

C’est le même type de choix qui est en jeu avec les statistiques ethniques. Un choix difficile, d’où des clivages complexes : en leur faveur, on trouve aussi bien une certaine droite qui veut « la vérité » sur « la délinquance des Noirs et des Arabes », que les antiracistes qui souhaitent dévoiler l’ampleur des discriminations, ainsi que des organisations comme le Conseil représentatif des associations noires qui veulent « se compter » ; en face, d’autres antiracistes qui disent combattre la légitimation d’un « fichage ethno-racial » de la population, mais aussi la cohorte des Républicains bon teint qui nient les discriminations en se cachant derrière le mythe d’une République qui ne ferait pas de distinction.

Julien Nicolas

 
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