Lire : Politique et science-fiction

Version imprimable de cet article Version imprimable


Pour beaucoup, la science-fiction n’est qu’un sous genre de littérature de gare, sans grand intérêt artistique, où des aventuriers de l’espace se battent avec des pistolets laser, utilisant un jargon technologique incompréhensible en allant de planète en planète, ce qui en soit, ne présente que peu d’intérêt. Il est vrai que qu’une grande partie de la science fiction s’inscrit dans cette lignée, la série Star Trek en est un bon exemple.

Ce n’est pas ce genre de science fiction qui nous intéresse. Pour ce dossier spécial SF, nous allons nous intéresser à l’autre type de science fiction, celui qui a des qualités littéraires et qui pose de vraies questions de société. Eh oui, il y a aussi de la SF dont les qualités n’ont rien a envier à la littérature généraliste, par exemple Dune de Frank Herbert ou l’œuvre de Philip K. Dick dont l’univers tourmenté vaut bien celui de Franz Kafka ou celui de Mishima. On pourrait ranger ce type de SF dans la catégorie « anticipation » plutôt que dans celle du space opera, bien que ces catégories ne soient pas exclusives. Des questions de société sont posées et ont très souvent un caractère politique. Les projections faites sur le futur reflètent avant tout les conceptions que l’auteur se fait de la société contemporaine. Ainsi le scientisme acharné de la SF des années 1950 reflète celui qui impregnait la société américaine de l’époque. De même, le cyberpunk, qui décrit un monde où l’homme est déshumanisé par la technologie et où les multinationales ont pris le pouvoir tant au niveau symbolique que politique, l’État s’étant effacé, traduit bien les évolutions de nos sociétés depuis les années 1980.

Ces pages culture inhabituelles présentent des œuvres offrant une vraie réflexion et une critique sociale radicale. Elles ont pour objectif de faire découvrir un genre trop souvent méprisé.

Matthijs ( AL Montpellier)

<titre|titre=Ursula Le Guin : Les Dépossédés>

Si la description d’utopies dans la littérature n’est pas quelque chose de nouveau, peu d’auteurs ont essayé de décrire avec autant de précision ce que pourrait être une société communiste libertaire qu’Ursula Le Guin dans son roman d’anticipation de 1974 Les Dépossédés.

Elle y décrit Annarres, une lune où se sont exilés depuis deux siècles des anarchistes et qui y fondèrent une société entièrement libre : pas de gouvernement, pas d’armée, pas de police, aucune hiérarchie. Les personnes travaillent quand elles veulent et où elles le souhaitent. La nourriture est gratuite, et la plupart des habitants et habitantes d’Anarres dorment dans des dortoirs ou prennent une chambre lorqu’ils ou elles veulent « copuler ». Être en couple est un phénomène rare et relativement mal vu par la communauté.

Ursula Le Guin s’est en fait refusée à décrire une société parfaite et elle pointe un certain nombre de difficultés qui pourraient apparaître dans une société libertaire, notamment le fait que malgré l’absence d’autorité, les gens se conforment en fonction d’une contrainte sociale – le regard des autres. De plus, tout n’est pas rose sur Anarres car il existe une grande pauvreté due au manque de ressources sur cette lune. D’ailleurs, l’auteure évoque rapidement la dépendance économique du peuple d’Anarres avec son ancienne planète capitaliste Urras : Anarres échange des minerais contre des biens de consommation courantes.

Le physicien Shevek va s’y rendre et découvrir avec frayeur la laideur d’une société inégalitaire et tyrannique. Il y a également des passages amusants où il tente de lire un manuel d’économie : « c’était comme écouter quelqu’un faire le récit interminable d’un long rêve stupide […] toutes les opérations du capitalisme lui paraissaient aussi dépourvues de sens que les rites d’une religion primitive, aussi barbares, aussi élaborées et aussi inutiles. »

Alors que les autres universitaires ne lui font voir que faste et grandeur, il réussira à se rendre dans la ville basse pour découvrir un prolétariat exploité, lieu où toute contestation est sauvagement réprimée par la police. Il comprendra aussi à quel point, les hommes et les femmes dissidents qui acceptèrent il y a deux siècles le compromis de s’exiler sur Anarres, furent lâches d’abandonner le peuple d’Urras à son sort. Les dépossédés est donc une œuvre salutaire pour penser maintenant sur l’après.

Mathieu (Cal Paris-sud)

  • Ursula Le Guin, Les Dépossédés, le Livre de poche, 2006, 446 pages, 7,50 euros

<titre|titre=Norman Spinrad : Ces hommes dans la jungle>

Ces hommes dans la jungle de Norman Spinrad, est un peu l’Apocalypse Now de la SF. Comme souvent chez Spinrad, on est littéralement aspiré par l’histoire dès les premières lignes. Et ça va à cent à l’heure.

Bart Fraden est un dictateur, le pacha de la ceinture d’astéroïdes. Mais il sent que les grandes puissances qui l’ont installé au pouvoir, semi-fantoche, risquent de vouloir sous peu se passer de ses services. Alors, il choisit la fuite. Il ne part pas seul. À ses cotés, sa compagne, seule personne avec qui il entretient une relation égalitaire et surtout de confiance et… son lieutenant, un bonhomme assez sinistre. Sans compter la cargaison du vaisseau spatial : plusieurs tonnes des drogues les plus fortes que l’humanité ait inventé… Comme monnaie universelle, on a du mal a trouver mieux.

Et les voici en train de rechercher une planète où effectuer un coup d’état, une révolution de palais, histoire de revenir aux affaires. Leur choix : Sangre. Cible idéale, population essentiellement rurale, écrasée par une classe dominante de fanatiques qui révèrent Pol Pot et Adolf Hitler… Les conditions objectives ont tout l’air d’être réunies.

Ensuite, tout s’enchaine. La révolution n’est pas, finalement, un diner de gala, et une question récurrente chez Spinrad pointe son nez : peut-on prendre le pouvoir sans perdre de son humanité ? Instrumentalisation des masses, fascination de la violence, tout y passe, dans cette satyre au napalm, dont on a des chances de ne pas sortir indemne…

Nico (AL Montpellier)

  • Norman Spinrad, Ces hommes dans la jungle, Denoel, 2000, coll. Presence du futur, 326 pages, 7,50 euros

<titre|titre=Frederik Peeters : Lupus>

Tout commence par une partie de pêche entre copains. Sur une planète isolée. Les deux amis qui ont décidé de prendre une année sabbatique parcourent tout l’espace à la recherche de drogues diverses et de coins sympa pour aller pêcher. Sur l’un de ces mondes paradisiaques Lupus et Tony rencontrent une jolie fille – Sanaa – et les ennuis commencent. Non pas que l’auteur soit misogyne mais plutôt parce que le père de la jeune femme est l’un de ces grands propriétaires qui possèdent une milice privée. Brève altercation. Ils doivent fuir. Car même dans le futur le monde est toujours soumis au contrôle des nantis qui traquent sans cesse les individus qui tentent de vivre en dehors du système imposé. Dans leur fuite ils se retrouvent dans une communauté de vieux anarchistes qui ont refusé la débauche technologique, mais aussi à converser avec un robot infirmière sur la condition humaine, ou encore dans une station spatiale abandonnée.

D’utopies perdues en cheminements intérieurs, Lupus est l’histoire de trois personnes qui luttent pour (sur)vivre dans un monde dur, étrangement proche du notre.

Avec un trait noir aux courbes élégantes, Peeters parle simplement de la vie, sans tabou ni pudeur particulière. Il rythme son récit en quatre parties pour laisser le temps au lecteur de s’approprier l’univers, de laisser s’écouler un peu de temps – denrée devenue si précieuse – seulement pour le plaisir. Et puis l’étiquette « SF », les vaisseaux spatiaux, la drogue, les armes, les robots, les monstres ne sont que de très bons prétextes pour une bonne histoire. Tant pour l’auteur que pour le lecteur. En définitive Lupus est un vrai livre de science fiction qui sait montrer les doutes, les réflexions et les actes de deux hommes et une femme face à la vie, la société ; à la place du folklore pseudo altruiste et les sempiternelles grandes avancées de l’humanité qui tartinent généralement les livres un peu creux du genre.

Thomas (ami d’ AL Aix )

  • Frederik Peeters, Lupus (4 volumes), édition Atrabile, 4 X 19 euros

<titre|titre=Norman Spinrad, Jack Baron et l'éternité>

Jack Barron, c’est cent millions de téléspectateurs : il dénonce, il provoque, il s’attaque aux puissants. Mais la vérité n’est qu’un moyen de faire de l’audimat et s’il s’agit d’aller trop loin, c’est toujours dans les limites de la raison médiatique.

Barron le sait, lui l’ex-communiste devenu cynique et ayant rejeté sa révolution pour le pragmatisme confortable de la dénonciation en direct. Mais quand l’animateur s’attaque à Benedict Howards, patron de la « Fondation pour l’immortalité humaine », l’hibernation pour cinquante mille dollars - en attendant le secret de la vie éternelle - les deux hommes s’affrontent par écran interposé et Barron, pris entre son passé idéaliste, son présent désabusé et la promesse d’un futur éternel, doit se demander quel est son prix.

Soixante-neuf : une génération se demande si sa révolution est encore possible, la mort de Martin Luther King, l’élection de Nixon semblent mettre un terme à une époque. Jack Barron est un roman presque aussi désabusé que son « héros » : le dire-vrai médiatique se maintient lui-même dans l’impuissance, la politique étatique est une affaire d’argent.

Spinrad ne se contente pas d’une analyse simpliste. Ainsi, la question du racisme ne se réduit pas au délire d’Howards, ce n’est qu’une sous-détermination du capitalisme. On pourra juste reprocher à Spinrad un certain idéalisme de la vérité, l’idée que le dévoilement renverse le secret du pouvoir et qu’un homme seul, malgré et grâce aux médias, peut mettre à mal le système.

Reste que l’enjeu, les rapports de la politique avec la vie, explique cette démesure : avec le thème de l’immortalité, Spinrad fait la métaphore d’une question contemporaine, celle d’une politique qui peut faire vivre et laisser mourir.

Jack Barron est un ouvrage majeur de la science-fiction. Sens du dialogue, confrontation de la métaphysique et de l’argot, érotisme, construction et narration virtuoses, notamment dans les séquences de débat télé, rythmées par les coupures pubs : le livre de Spinrad vaut, par-delà sa thématique, pour son seul style. La radicalité de la métaphore n’est que renforcée par le réalisme de l’action, de la critique sociale et des rapports interindividuels - et inversement.

Pierre-Joseph Bronstein (Paris)

  • Norman Spinrad, Jack Barron et l’éternité, J’ai Lu (Poche), 2002, 380 pages, 7 euros

<titre|titre=Edward Bellamy, C'était demain>

Le jeune capitaliste bostonien, Julian West, souffrant d’insomnies s’endort après une séance d’hypnose un soir à la fin du XIXe siècle. Par un concours de circonstances, il se réveille cent treize ans plus tard dans un monde complètement différent.

Le capitalisme fait désormais partie de l’histoire et de nombreuses nations au monde ont vu l’avènement de sociétés socialistes où règnent la coopération, l’équité et la justice économique…

En discutant avec son hôte, le docteur Leete, et sa famille, Julian West va appréhender le fonctionnement économique de cette société utopique : l’économie de marché a été remplacé par un système de planification, la société donne à toute personne les moyens de se réaliser dans un travail épanouissant tout en gérant de manière juste la répartition des tâches ingrates…

C’était demain est un des très grands classiques de la littérature d’anticipation anglo-saxonne. Écrit par Edward Bellamy au début du XXe siècle, il a eu une influence considérable à son époque sur nombre de penseurs et militantes. Le célèbre philosophe, John Dewey, avouait même le considérer comme le second ouvrage le plus influent, juste derrière Le Capital. Et encore de nos jours, les tenants de l’économie participaliste [1] s’inspirent de certaines des idées de Bellamy.

En effet, c’est autant un ouvrage théorique d’économie politique qu’un roman d’anticipation. L’essentiel du récit étant sous forme de dialogues et Bellamy ayant un talent certain pour décrire de manière vibrante les horreurs de l’économie de marché et exposer des solutions, la forme vient largement contribuer à rendre le fond intéressant et stimulant. La courte préface critique de Normand Baillargeon et de Chantal Santerre constitue une vraie valeur ajoutée permettant de re-situer l’œuvre dans son époque mais permettant aussi de souligner certains problèmes du texte : un certain nationalisme et autoritarisme avec une absence de critique de l’État centralisateur, la vision des femmes largement influencé par le féminisme domestique du XIXe

Néanmoins, cet ouvrage, traduit en français 120 ans après sa parution en anglais, a peu vieilli sur de nombreux points et arrive à point nommé dans cette période de vaches maigrse en termes d’utopie et de projet un tant soit peu cohérent d’une société future.

Rémi (AL Paris-Sud)

  • Edward Bellamy, C’était demain (broché), Lux Québec, 2007, 272 pages, 26 euros

[1Voir l’interview de Michael Albert, « L’économie participaliste promeut la solidarité » dans Alternative libertaire de décembre 2006

 
☰ Accès rapide
Retour en haut